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Une exceptionnelle rétrospective Fra Angelico à Florence

Fra Angelico, Retable de Bosco ai Frati (détail), 1450-1452. Tempera et or sur panneau, 174 x 174 cm (panneau principal). Florence, Museo di San Marco.

Fra Angelico, Retable de Bosco ai Frati (détail), 1450-1452. Tempera et or sur panneau, 174 x 174 cm (panneau principal). Florence, Museo di San Marco. Photo service de presse. © courtesy Ministero della Cultura – Direzione regionale Musei nazionali Toscana – Museo di San Marco

Le moine dominicain Frère Giovanni de Fiesole (vers 1395-1455), plus connu sous le nom de Fra Angelico, n’avait pas fait l’objet d’une exposition de cette ampleur depuis 70 ans. Cette rétrospective à Florence entend redonner à l’artiste la place qui lui revient : celle d’un peintre novateur, acteur majeur de la Renaissance italienne. Un événement, qui réunit plus de 140 œuvres de sa main et de celles de ses contemporains toscans, de Masaccio à Filippo Lippi.

Entretien avec Carl Brandon Strehlke, spécialiste de l’artiste, conservateur émérite du Philadelphia Museum of Art, et principal commissaire de l’exposition. Propos recueillis par Eva Bensard.

La dernière exposition consacrée à Fra Angelico remonte à 1955. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Il y a 70 ans, une manifestation ambitieuse se déployait en effet à la fois à Florence et à Rome, à l’occasion des 500 ans de la mort du peintre. Ensuite, il y a eu d’autres expositions en dehors de l’Italie, mais plus modestes ou centrées sur un aspect précis de sa carrière. Il était temps, à la lumière des recherches et restaurations conduites ces dernières années, de proposer une rétrospective de grande ampleur à Florence, ville où Fra Angelico a réalisé presque toute sa carrière et où il a peint un cycle de fresques majeur, au couvent de San Marco. Depuis 1955, c’est la première fois que l’on peut admirer autant d’œuvres du peintre, venues de Florence (musées, églises et monastères), mais aussi de grandes institutions internationales.

Carl Brandon Strehlke, commissaire principal de l'exposition.

Carl Brandon Strehlke, commissaire principal de l'exposition. © Ludovica Arcero

Qu’est-ce qui a changé dans la façon de considérer cet artiste ?

Peu de sources historiques ont survécu, malheureusement, et on manque d’informations sur la biographie et la personnalité de ce moine dominicain, qui consacra sa vie à peindre des scènes sacrées. En revanche, les études menées sur ses œuvres ont apporté une vision plus fine de son art, et du rôle qu’il a joué sur la scène florentine du Quattrocento : un rôle clé ! C’est ce que nous avons voulu montrer avec les deux autres commissaires de cette exposition, Angelo Tartuferi, qui fut longtemps le directeur du musée de San Marco, et Stefano Casciu, le directeur des musées de Toscane.

Fra Angelico et atelier, Retable de l’Annonciation Montecarlo, vers 1432-1435. Tempera et or sur panneau, 195 x 158 cm (panneau principal), 16 x 30 cm (chaque panneau de la prédelle). San Giovanni Valdarno, Museo della Basilica di Santa Maria delle Grazie.

Fra Angelico et atelier, Retable de l’Annonciation Montecarlo, vers 1432-1435. Tempera et or sur panneau, 195 x 158 cm (panneau principal), 16 x 30 cm (chaque panneau de la prédelle). San Giovanni Valdarno, Museo della Basilica di Santa Maria delle Grazie. Photo service de presse. © foto Scala, Firenze

Fra Angelico est souvent catalogué comme un peintre de la fin du Moyen Âge, un représentant raffiné du gothique tardif…

Oui, et c’est très réducteur ! L’artiste naît en effet dans la Florence de la fin du Trecento, mais il assiste à l’éclosion de la première Renaissance, observe les réalisations de ses contemporains Brunelleschi, Masaccio, Donatello et assimile leurs innovations. Par son usage de la lumière, qui modèle habilement les figures, et par sa maîtrise de l’espace et des règles de la perspective, il participe pleinement à la révolution culturelle que connaît Florence au début du XVe siècle.

Fra Angelico en 10 dates clés

Vers 1395 Naissance dans le Mugello, vallée de la Toscane (dont sont aussi originaires les Médicis).

Vers 1415 Début de sa formation de peintre à Florence, peut-être auprès de Lorenzo Monaco.

Vers 1420 Rejoint l’ordre des Dominicains et entre au couvent San Domenico de Fiesole, près de Florence, où il fait vœu de pauvreté.

Vers 1425 Peint une Annonciation pour l’église de son couvent de Fiesole (aujourd’hui au Prado).

Vers 1438 Cosme de Médicis lui confie la décoration du couvent florentin de San Marco (fresques et retable pour le maître-autel).

1445 Son art est reconnu dans toute l’Italie et le pape Eugène IV le convoque à Rome.

1448 Second séjour au Vatican, pour décorer la chapelle du pape Nicolas V (chapelle Nicoline).

18 février 1455 Il meurt à Rome et est enterré dans l’église dominicaine de Santa Maria Sopra Minerva. Sa pierre tombale est en marbre sculpté, un honneur pour un artiste de cette époque.

Vers 1469 Le moine Fra Domenico da Corella le qualifie de « peintre angélique » (angelicus pictor), ce qui lui vaut l’appellation posthume de « Fra Angelico ».

1982 Le pape Jean-Paul II le béatifie (« Beato Angelico ») et le proclame deux ans plus tard, « saint patron des artistes et des peintres ».

Quel était son processus créatif ?

Son travail était très planifié. Il réalisait de nombreux dessins préparatoires et au moment de peindre, il savait exactement ce qu’il allait représenter, et comment. On observe très peu de repentirs dans ses tableaux. Les analyses infra-rouge, qui permettent de voir sous la surface peinte, ont mis en évidence le tracé de lignes sous-jacentes, qui aidaient le peintre à réaliser ses architectures en perspective. Assez tôt dans sa carrière, Fra Angelico se retrouve à la tête d’un atelier important, employant plusieurs collaborateurs et élèves (dont Benozzo Gozzoli), qui l’assistaient dans la réalisation de ses grands retables et de ses cycles de fresques.

Fra Angelico, Retable de Bosco ai Frati (panneau principal), 1450-1452. Tempera et or sur panneau, 174 x 174 cm. Florence, Museo di San Marco.

Fra Angelico, Retable de Bosco ai Frati (panneau principal), 1450-1452. Tempera et or sur panneau, 174 x 174 cm. Florence, Museo di San Marco. Photo service de presse. © courtesy Ministero della Cultura – Direzione regionale Musei nazionali Toscana – Museo di San Marco

Comment s’articule le parcours de visite, réparti entre deux sites, le musée de San Marco et le Palazzo Strozzi ?

La visite suit un fil chronologique. Elle débute au musée de San Marco, qui évoque la jeunesse du peintre et replace sa formation dans le contexte de l’époque, celui d’un style gothique tardif, porté par des peintres comme Lorenzo Monaco, qui était moine lui aussi et fut le maître de Fra Angelico. Ce dernier débute comme miniaturiste et fait sienne cette élégance gothique, avec ses détails précieux et ses couleurs vives, qu’il adoucit légèrement. Puis il s’imprègne de la culture humaniste et des innovations de la Renaissance florentine. C’est ce que montre la suite du parcours, qui se déroule au Palazzo Strozzi et illustre à travers huit sections son évolution stylistique, ses thèmes de prédilection, ses commanditaires (dont les Médicis) et ses réalisations majeures, à Florence mais aussi à Rome, où il travaille pour les papes Eugène IV et Nicolas V.

Fra Angelico, Retable de Bosco ai Frati (prédelle), 1450-1452. Tempera et or sur panneau, 26 x 174 cm. Florence, Museo di San Marco.

Fra Angelico, Retable de Bosco ai Frati (prédelle), 1450-1452. Tempera et or sur panneau, 26 x 174 cm. Florence, Museo di San Marco. Photo service de presse. © courtesy Ministero della Cultura – Direzione regionale Musei nazionali Toscana – Museo di San Marco

Le musée de San Marco, un joyau de la Renaissance florentine

À l’origine de cette exposition florentine, figure le musée de San Marco, ancien couvent dominicain qui renferme entre ses murs le plus grand nombre d’œuvres de Fra Angelico. Si les retables et panneaux peints (comme le panneau central du Retable de San Marco) ont rejoint à cette occasion les salles du Palazzo Strozzi, on peut admirer in situ un cycle majeur de la première Renaissance, réalisé par l’artiste entre 1438 et 1443, à la demande de Cosme de Médicis. Le peintre décora de fresques religieuses presque toutes les salles du couvent : la salle capitulaire, le cloître, les couloirs et escaliers menant au dortoir – où figure l’emblématique Annonciation – ainsi que les quarante-trois cellules des moines, ornées chacune d’une petite fresque invitant à la prière et à la dévotion. Lumière douce, symbolisant la grâce divine, compositions dépouillées et émotion contenue caractérisent ce cycle, mené à bien grâce à l’aide de collaborateurs de Fra Angelico, dont le jeune Benozzo Gozzoli.

Cet ancien couvent séduit aussi par son architecture, l’une des plus novatrices de son temps. Sobre et harmonieuse, elle est l’œuvre de Michelozzo, architecte bien-aimé des Médicis. L’une de ses plus grandes réussites est la bibliothèque, long vaisseau semblable à une nef, rythmé de fines colonnes et baigné d’une lumière propice à la lecture et à l’étude. Ses précieux manuscrits étaient consultables non seulement par les moines, mais aussi par les érudits florentins, ce qui en ferait la première bibliothèque publique d’Europe. E.B.

Fra Angelico, L’Annonciation, vers 1443. Fresque. Florence, Museo di San Marco.

Fra Angelico, L’Annonciation, vers 1443. Fresque. Florence, Museo di San Marco. Photo service de presse. © courtesy Ministero della Cultura – Direzione regionale Musei nazionali Toscana – Museo di San Marco

Des avancées scientifiques ont-elles précédé ou accompagné l’exposition ?

L’une des avancées les plus enthousiasmantes a été la recomposition de sept grands retables, dispersés aux quatre coins du monde. Leurs divers éléments, panneaux et pilastres ont été découpés, transformés et vendus à différents musées, essentiellement durant l’époque napoléonienne, à la suite de la suppression des ordres monastiques par Napoléon. En échangeant avec les conservateurs de ces musées, est né le projet de proposer une reconstitution de ces grands tableaux d’autels démembrés.

Comment avez-vous procédé pour reconstituer ces sept polyptyques ?

Je me suis entouré d’une équipe de spécialistes : deux professeurs de l’université anglaise d’Exeter, spécialisés dans l’architecture de la Renaissance et les reconstitutions en 3D (Luca Brunke et Fabrizio Nevola), auxquels sont venus s’ajouter des historiens de l’art, restaurateurs… Nous avons entrepris des recherches, historiques et techniques, afin de déterminer la disposition originelle des peintures, l’aspect et les dimensions de la structure d’ensemble. De nombreuses questions se posaient. Par exemple, dans quel ordre devions-nous placer les petits panneaux de la prédelle du Retable de San Marco ?

Reconstitution du Retable de San Marco dans le parcours de l’exposition.

Reconstitution du Retable de San Marco dans le parcours de l’exposition. Photo service de presse. © photo : Ela Bialkowska, OKNO Studio

Le Retable de San Marco a-t-il représenté une gageure ?

En effet, sa reconstitution a été un vrai défi ! Commandé par Cosme de Médicis pour l’église du couvent de San Marco, ce retable, démembré en 1678, était riche d’une multitude de scènes. Autour du panneau central, figurant la Vierge à l’Enfant dans un jardin, prenaient place huit figures de saints et une prédelle illustrant le martyre de Cosme et Damien, le tout encadré par deux pilastres latéraux, où étaient encastrées deux peintures. Nous avons effectué des radiographies et observé attentivement les veines du bois, afin de recomposer avec justesse ce somptueux puzzle. Pour la première fois depuis plus de 300 ans, le public peut admirer 17 des 18 panneaux de ce polyptyque, réunis grâce aux prêts de grands musées internationaux (le Louvre, la National Gallery de Washington, l’Alte Pinakothek de Munich…). La prédelle émerveille les visiteurs. Fra Angelico était un remarquable « conteur » et son sens de la narration, le soin qu’il portait aux détails, fascinent encore aujourd’hui.

Reconstitution du Retable de San Marco, détail de la prédelle.

Reconstitution du Retable de San Marco, détail de la prédelle. Photo service de presse. © photo : Ela Bialkowska, OKNO Studio

L’exposition en chiffres

2 sites (musée de San Marco et Palazzo Strozzi)

4 années de recherches

7 retables reconstitués

28 restaurations

70 prêteurs

140 œuvres de Fra Angelico et de ses contemporains exposées (peintures, sculptures, dessins, enluminures)

Quels prêts regrettez-vous de ne pas avoir obtenus ?

Le Couronnement de la Vierge du Louvre était trop monumental pour voyager, je le savais avant même de demander son prêt ! En revanche, j’aurais aimé présenter L’Annonciation, chef-d’œuvre absolu, conçu pour le couvent du peintre à Fiesole, et conservé au musée du Prado (Madrid). Il est aussi dommage que le retable de Fiesole, qui a été restauré et figure dans l’exposition, n’ait pas retrouvé sa prédelle, détenue par la National Gallery de Londres.

Fra Angelico et Lorenzo di Credi (1456/1460-1537), Retable de Fiesole, 1420-1423 ; 1501. Tempera et or sur panneau, 212 x 234,5 cm. Fiesole, église San Domenico.

Fra Angelico et Lorenzo di Credi (1456/1460-1537), Retable de Fiesole, 1420-1423 ; 1501. Tempera et or sur panneau, 212 x 234,5 cm. Fiesole, église San Domenico. Photo service de presse. © foto Giusti Claudio, Firenze

Des œuvres inédites sont-elles présentées, et de nouvelles attributions proposées ?

Oui. Nous présentons pour la première fois un Christ en croix entre sainte Brigitte de Suède et saint Nicolas de Bari (collection privée), reproduit dans notre catalogue. Le public pourra aussi découvrir des peintures assez confidentielles, dans la mesure où elles se trouvent habituellement dans des églises, notamment une Crucifixion de Lorenzo Monaco. Concernant les attributions, certaines œuvres de jeunesse de Fra Angelico sont sujettes à discussion. C’est le cas de la Thébaïde conservée aux Offices (vers 1415-1420), considérée par certains spécialistes comme le travail d’un collaborateur. Pour moi, il s’agit indéniablement d’un chef-d’œuvre de la main du peintre !

Lorenzo Monaco (vers 1370 – vers 1424) et Fra Angelico, Retable Strozzi, vers 1421-1424 ; vers 1430-1432. Tempera et or sur panneau, 277 x 283 cm. Florence, Museo di San Marco.

Lorenzo Monaco (vers 1370 – vers 1424) et Fra Angelico, Retable Strozzi, vers 1421-1424 ; vers 1430-1432. Tempera et or sur panneau, 277 x 283 cm. Florence, Museo di San Marco. Photo service de presse. © courtesy Ministero della Cultura – Direzione regionale Musei nazionali Toscana – Museo di San Marco

« Beato Angelico », jusqu’au 25 janvier 2026 au Palazzo Strozzi et au musée de San Marco, Florence. Tél. 00 39 055 264 51 55. www.palazzostrozzi.org

Catalogue (en italien et en anglais) coordonné par Carl Brandon Strehlke, éditions Marsilio Arte, 440 p., 80 €.