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Grandes questions de l’archéologie : « L’archéologie préventive chez les autres »

Vue de la façade du grand temple d’Abou Simbel en Égypte déplacé entre 1964 et 1968 lors de la construction du barrage d’Assouan.

Vue de la façade du grand temple d’Abou Simbel en Égypte déplacé entre 1964 et 1968 lors de la construction du barrage d’Assouan. © Matthias Kabel / Wikipédia

S’il a régulièrement été question, dans cette chronique, des problèmes de l’archéologie préventive en France, lesquels n’ont certes pas manqué, il a beaucoup moins été question de la situation dans les autres pays du monde. Or, au-delà de l’intérêt de s’instruire sur ce qui se passe en dehors de nos frontières, les comparaisons sont importantes, ne serait-ce que pour savoir si la France est en avance, en retard ou dans la moyenne par rapport à la protection de son patrimoine archéologique – lequel est partout, mais à des rythmes différents, en voie d’érosion rapide.

S’il n’est pas question de passer en revue chacun des quelque 200 États-nations reconnus par l’ONU, du moins peut-on les caractériser en fonction de deux principaux critères : leur niveau économique d’une part, et l’intérêt qu’ils portent à leur patrimoine archéologique d’autre part.

Pays industrialisés versus pays en voie de développement

Le premier permet de distinguer sans trop de problème les pays industrialisés de ceux en voie de développement. Il est clair qu’une grande partie des pays de l’Afrique subsaharienne, sur un continent qui représente plus de cinquante fois la superficie de la France métropolitaine, n’a guère les moyens économiques de mettre en place une archéologie préventive efficace (chacun ne disposant souvent que d’une poignée d’archéologues) – alors même que leur territoire peut être considérable – et que les conditions géopolitiques n’autorisent pas toujours un réel contrôle sur les risques encourus par les sites archéologiques, tant du fait d’éventuels travaux miniers ou d’aménagement que de pillages plus ou moins systématiques, ou encore de l’existence de zones de conflit.

« Il est clair qu’une grande partie des pays de l’Afrique subsaharienne, sur un continent qui représente plus de cinquante fois la superficie de la France métropolitaine, n’a guère les moyens économiques de mettre en place une archéologie préventive efficace. »

Intérêts économiques et corruption

Quand bien même il s’agirait d’États disposant d’une certaine autorité, des intérêts économiques peuvent primer, sans compter les risques de corruption, dont les pays « riches » ne sont pas non plus exempts. Ainsi, dans la partie occidentale de la Nouvelle-Guinée, sous souveraineté indonésienne, d’immenses mines à ciel ouvert, plusieurs sous capitaux étrangers, ravagent le territoire sous la garde de l’armée sans aucun contrôle archéologique, d’autant qu’il s’agit du passé des populations autochtones papoues, contre lesquelles le gouvernement central mène depuis longtemps une répression tenace, au prix d’au moins cent mille morts.

Un patrimoine protégé ou passé sous silence

Au-delà des capacités financières objectives des États, intervient nécessairement l’intérêt pour le patrimoine national, lui-même constitutif, ou non, du sentiment national, appuyé généralement sur un récit, tout aussi national. Il a souvent été insisté ici sur la particularité française, où l’archéologie métropolitaine a longtemps été dédaignée et laissée aux amateurs locaux : les vraies « racines » culturelles des élites se trouvaient en Orient, en Grèce et à Rome, là où œuvraient les archéologues professionnels, faisant converger leurs trouvailles vers le seul grand musée national digne de ce nom, le Louvre. Le passé des sociétés papoues colonisées est de peu d’intérêt pour les gouvernements indonésiens, comme ce fut naguère le cas dans les territoires colonisés par des puissances européennes. L’intérêt pour le passé, mais dans la perspective du présent, peut donc prendre des formes fort diverses.

« Le passé des sociétés papoues colonisées est de peu d’intérêt pour les gouvernements indonésiens, comme ce fut naguère le cas dans les territoires colonisés par des puissances européennes. »

Des revendications nationalistes

Ce peut être un légitime sentiment national, quoique parfois exacerbé. Le Japon est ainsi la nation qui dépense le plus au monde, en proportion des habitants et de la surface, avec une archéologie préventive de pointe, gérée pour l’essentiel par les services archéologiques des collectivités territoriales, et d’importants efforts de diffusion auprès du public. Il peut y avoir aussi des raisons économiques, ou plus précisément touristiques, souvent également nationalistes (Archéologia n° 569, octobre 2018, p. 10-11), quand les autorités égyptiennes revendiquent une ascendance pharaonique, les autorités tunisiennes une ascendance carthaginoise, les autorités roumaines une ascendance dace ou les autorités bulgares une ascendance thrace, quand bien même la composante culturelle réelle, sinon génétique, de ces peuples anciens pour ces nations modernes est assurément fort modeste – comme les Gaulois pour les Français actuels, d’ailleurs.

Falsifications et destructions

Les manipulations peuvent aller jusqu’à la falsification, et l’on connaît l’actuelle guerre de communication entre le pouvoir ukrainien et le pouvoir russe quant à la localisation du premier État russe – alors même que cet État a visiblement été fondé à l’origine par des Vikings, les Varègues, fait totalement effacé sous le régime de Staline. Le national-socialisme s’était inventé un glorieux site préhistorique censé être germanique, les Externsteine en Westphalie, qui n’était qu’un phénomène géologique doublé de vestiges médiévaux. Aussi peut-on tout autant s’appliquer à détruire le patrimoine archéologique de ses ennemis dans l’intention de détruire leur mémoire, et leur identité, comme cela fut courant durant les guerres de l’ex-Yougoslavie des années 1990, et comme on peut le voir au Proche-Orient.

Formations rocheuses nommées Externsteine en Allemagne.

Formations rocheuses nommées Externsteine en Allemagne. © Daniel Schwen / Wikipédia

Des moyens financiers qui font défaut

Pour revenir aux questions financières, elles ne sont pas toujours décisives. Ce n’est que vers la fin des années 1970 que les moyens que consacrait la France pour son archéologie métropolitaine ont rejoint ceux des Pays-Bas, de niveau de vie comparable mais treize fois moindre en superficie. Elles pèsent néanmoins lourdement sur les pays en voie de développement, et il a fallu une mobilisation internationale dans les années 1960 pour sauvegarder, fouiller ou démonter les temples de Nubie lors de la construction du barrage d’Assouan en Égypte et la mise en eau du lac Nasser. Étrangement, une telle mobilisation ne s’est plus jamais reproduite, alors même que des mises en eau comparables ont eu lieu entre-temps, comme celles liées aux barrages sur l’Euphrate, tant du côté turc que du côté syrien. Lors de la construction du monumental barrage des Trois-Gorges, ce sont les autorités chinoises seules qui ont géré les fouilles préventives nécessaires, lesquelles mobilisèrent jusqu’à 70 000 ouvriers en même temps.

Le barrage des Trois-Gorges en Chine.

Le barrage des Trois-Gorges en Chine. © Wikipédia

De nombreuses associations professionnelles internationales

Il existe pourtant un certain nombre d’accords internationaux sur la protection du patrimoine archéologique, même si la convention de New Delhi sur les fouilles préventives mériterait d’être sérieusement renforcée. C’est grâce à la convention de Malte de 1992, signée par l’ensemble de la cinquantaine des pays européens réunis dans le Conseil de l’Europe, qu’au terme de près de dix ans de pression, la France finit par se doter de la loi de 2001 sur l’archéologie préventive. Il existe aussi de nombreuses associations professionnelles internationales, comme la European Association of Archaeologists (EAA),le World Archaeological Congress (WAC), ou encore l’Union internationale des sciences préhistoriques et protohistoriques (UISPP), qui se réunissent régulièrement, publient et émettent des avis ; mais leur poids est fort variable.

« C’est grâce à la convention de Malte de 1992 que la France a fini par se doter de la loi de 2001 sur l’archéologie préventive. »

70 000 à 80 000 archéologues dans le monde

Elles permettent en tout cas d’évaluer très approximativement le nombre d’archéologues professionnels dans le monde, qui est sans doute aux alentours de 70 000 à 80 000, puisqu’ils seraient en Europe environ 40 000 (dont 4 500 environ en France et 8 000 au Royaume-Uni), 8 000 environ au Japon, 12 000 environ aux États-Unis – sachant que la définition d’un/e « archéologue » n’est pas toujours simple, à la fois de par les sciences dites connexes (du numismate à l’archéozoologue) et de par le degré de qualification sur le terrain, du simple ouvrier au technicien hautement spécialisé. Si dans certains pays, un tout petit nombre d’archéologues peut diriger, comme au bon vieux temps, des dizaines d’ouvriers, dans d’autres pays, comme en France, il n’y a sur le terrain que des archéologues qualifiés. Enfin, les situations sont très variées selon les pays, entre ceux qui recourent surtout à des institutions publiques, nationales ou locales, et ceux qui font majoritairement appel à des structures privées.

Pour aller plus loin
DEMOULE J.-P. (dir.), 2007, L’archéologie préventive dans le monde. Apports de l’archéologie à la connaissance du passé, Paris, La Découverte & Inrap.
DISCOVERING THE ARCHAEOLOGISTS OF EUROPE : https://discovering-archaeologists.eu/ GATHERCOLE P., LOWENTHAL D. (dir.), 1989, The Politics of the Past, Routledge.
GONZALEZ VILLAESCUSA R., BOUIRON M. & MARX A. (dir.), 2025, Pratiques comparées de l’archéologie préventive en Europe. Retour sur 30 ans de la Convention de La Valette (Malte), Presses universitaires de Paris-Nanterre.
KOHL Ph., FAWCETT Cl. (dir.), 1995, Nationalism, Politics, and the Practice of Archaeology, Cambridge University Press.
NOVAKOVIC P. (dir.), 2017, Recent Developments in Preventive Archaeology in Europe, University of Ljubljana.
SCHLANGER N. & TAYLOR A.-Chr. (dir.), 2012, La préhistoire des autres. Perspectives archéologiques et anthropologiques, Paris, La Découverte & Inrap.