Antoine Watteau, peintre poète (3/9). L’Enseigne de Gersaint

Antoine Watteau, L’Enseigne, dit aussi L’Enseigne de Gersaint (détail), 1720. Huile sur toile, 163 x 308 cm. Berlin, Stiftung Preussische Schlösser und Gärten, Schloss Charlottenburg. © BPK, Berlin, dist. RMN – J. P. Anders
Le célèbre tableau gravé sous le titre de L’Enseigne et que l’on appelle L’Enseigne de Gersaint est en fait, selon les termes de Gersaint, un « tableau en plafond », destiné à être placé à l’extérieur de la boutique du marchand, auquel Watteau avait demandé l’hospitalité à son retour de Londres.
Le peintre avait proposé au marchand de l’exécuter « pour se dégourdir les doigts ». Le tableau, cintré à l’origine, aurait été découpé latéralement, et l’on aurait réutilisé les bandes latérales, qui ont été cousues sur la partie haute du tableau, pour le rendre rectangulaire1. Exécuté à l’origine en deux parties, sans doute destinées à être réunies, il a été présenté comme un diptyque dès le XVIIIe siècle et jusqu’au début du XXe. Selon Gersaint, « le tout était fait d’après nature, les attitudes en étaient si vraies et si aisées, les groupes si bien entendus qu’il attirait les yeux des passants ». Pourtant Watteau n’a pas envisagé une fidèle reproduction de ce qu’il pouvait avoir sous les yeux. L’effet d’imitation de la nature tient surtout à la présence de figures vraisemblables, dont les positions donnent l’impression d’un mouvement non forcé et dont les vêtements étaient familiers aux spectateurs du tableau – bien que plusieurs de ces figures soient empruntées à d’autres artistes (notamment une à Rubens, une autre à Bernard Picart).
Antoine Watteau, L’Enseigne, dit aussi L’Enseigne de Gersaint, 1720. Huile sur toile, 163 x 308 cm. Berlin, Stiftung Preussische Schlösser und Gärten, Schloss Charlottenburg. © BPK, Berlin, dist. RMN – J. P. Anders
« On peut y voir aussi l’évocation du rapport de Watteau au modèle des maîtres de la peinture, qu’il observa et copia avec frénésie. »
La peinture selon Watteau
Les œuvres représentées sur les murs n’ont guère de rapport avec celles que vendait Gersaint, sinon le tableau mis en caisse, un portrait de Louis XIV d’après Rigaud. Plutôt qu’un enterrement symbolique du roi, on peut y voir le fait que dans une boutique dont l’enseigne était Au grand monarque, les portraits du feu roi se vendaient bien. Si de rares tableaux sont identifiables, car ils renvoient à des gravures connues (un Christ et saint Jean-Baptiste de Rubens, une Adoration des bergers de Bassano, un Paysage rustique d’après Titien), Watteau s’est surtout efforcé de représenter des tableaux « à la manière de ». Plutôt que des œuvres particulières, on trouve ici des compositions qui rappellent des œuvres de Titien, de Poussin, de Teniers, de Véronèse… avec une indiscutable prééminence des Vénitiens et des Flamands. On peut y voir aussi l’évocation du rapport de Watteau au modèle des maîtres de la peinture, qu’il observa et copia avec frénésie. Et s’il préféra cette composition à « quelque chose de plus solide », une fête galante dont Gersaint aurait tiré un meilleur débit, c’est peut-être pour y mettre en œuvre un projet théorique : réunir l’art et la nature dans une « allégorie réelle », témoignant, à travers les figures, de sa capacité à atteindre la vérité, et de sa culture picturale par le biais du pastiche des grands maîtres2.
Antoine Watteau, L’Enseigne, dit aussi L’Enseigne de Gersaint (détail), 1720. Huile sur toile, 163 x 308 cm. Berlin, Stiftung Preussische Schlösser und Gärten, Schloss Charlottenburg. © BPK, Berlin, dist. RMN – J. P. Anders
Notes
1 Adhémar H., « “L’Enseigne de Gersaint” par Antoine Watteau. Aperçus nouveaux », Bulletin du Laboratoire du musée du Louvre, 9, 1964, p. 7-18. ; Vogtherr C. M. et Wenders de Calisse E., « Watteau’s ‘Shopsign’: The Long Creation of a Masterpiece », The Burlington Magazine, mai 2007, vol. 149, n°1250, p. 296-304.
2 Pour d’autres interprétations, voir notamment Boucher F., « Les sources d’inspiration de l’Enseigne de Gersaint », B.S.H.A.F., 1957, p. 123-129 ; Le Coat G., « Modern Enchantement and Traditional Didacticism in Watteau’s “Enseigne de Gersaint” and Couperin’s “Folies françaises” », Gazette des beaux-arts, XCI, novembre 1978, p. 169-172 ; Neuman R., « Watteau’s l’Enseigne de Gersaint and Baroque Emblematic Tradition », Gazette des beaux-arts, CIV, novembre 1984, p. 153-164 ; Nochlin L., « Watteau : some questions of Interpretation », Art in America, janvier 1985, p. 68-87 ; Wine H., « Watteau’s consumption and l’Enseigne de Gersaint », Gazette des beaux-arts, CXV, avril 1990, p. 163-170 ; Bisci P., L’Enseigne de Gersaint. Das Ladenschild des Kunsthändlers Gersaint. Berlin, Antoine Watteau und die Kunst der Gegenwart, cat. exp. Berlin, 1996.