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Peindre sur pierre : une ambition d’éternité à la Galerie Borghèse

Sigismondo Laire (1552/1553-1639), L'Annonciation (détail), 1594. Huile sur agate, 25,5 x 19,5 cm. Madrid, Patrimoine National, Collections royales, monastère de l'Incarnation.

Sigismondo Laire (1552/1553-1639), L'Annonciation (détail), 1594. Huile sur agate, 25,5 x 19,5 cm. Madrid, Patrimoine National, Collections royales, monastère de l'Incarnation. © Actu-culture.com / OPM

C’est l’histoire d’une belle illusion. En 1527, le sac de Rome par les troupes de Charles Quint et les irrémédiables dommages patrimoniaux qu’il suscite traumatisent durablement artistes et mécènes. Une technique nouvellement redécouverte par le peintre vénitien Sebastiano del Piombo (1485-1547) va bientôt cristalliser l’intérêt des amateurs : celle de la peinture sur pierre, dont on trouvait déjà trace dans les sources antiques.

Alors que toiles et panneaux ont démontré leur fragilité, ce support que l’on croit durable n’offrirait-il pas à la peinture un parfum d’éternité ? On veut s’en persuader. Réunie durant les premières décennies du XVIIe siècle dans sa villa romaine, l’insigne collection de peintures sur pierre du cardinal Scipion Borghèse donne à voir la fascinante diversité des supports auxquels les artistes se confrontèrent : ardoise, albâtre, marbre, ou encore pietra paesina. Présentées sous les ors des salons de la Galerie Borghèse, plus de soixante œuvres issues de ce fabuleux ensemble, de nombreux prêteurs privés et de divers musées internationaux, retracent l’histoire de cette luxueuse production et la replacent dans le contexte du débat du Paragone.

Précieux lapis

Rapporté d’Afghanistan ou récupéré lors des fouilles de cités antiques, le précieux lapis lazuli constitue pour les peintres un support de choix pour la réalisation d’un paysage. Aux lapis les plus onéreux affichant une belle couleur bleu foncé, ils privilégient généralement ceux présentant des traces blanches permettant de simuler un ciel nuageux. Longtemps conservée dans une collection privée française, cette splendide représentation du Repos pendant la fuite en Égypte apparut en 2014 sur le marché associée au peintre néerlandais Cornelis van Poelenburgh ; elle est désormais donnée à Jacques Stella. Le Lyonnais y allie avec virtuosité le lapis lazuli à l’ardoise : au cœur de la composition la lumineuse pierre bleue offre une vision du ciel et du firmament, tandis que le reste de l’œuvre est peint sur ardoise. Ultime raffinement : les cieux constellés d’étoiles sont ici illuminés par des paillettes d’or.

Jacques Stella (1596-1657), Le Repos pendant la fuite en Égypte, 1629-1630. Huile sur lapis lazuli et ardoise montée sur ardoise, 11 x 9,5 cm. Collection Pajelu.

Jacques Stella (1596-1657), Le Repos pendant la fuite en Égypte, 1629-1630. Huile sur lapis lazuli et ardoise montée sur ardoise, 11 x 9,5 cm. Collection Pajelu. Photo service de presse. © Collection Pajelu

Une peinture à elle seule : la pietra paesina

Comme son compatriote Filippo Napoletano, Antonio Tempesta fait de la pietra paesina son support de prédilection. Cette variété de calcaire issue de la vallée de l’Arno est aisément identifiable aux motifs ondulés et fracturés qu’une taille experte permet de faire apparaître. Laissant son support largement visible, cette extraordinaire Prise de Jérusalem peinte par l’artiste florentin offre à la ville sainte une skyline entièrement naturelle, que complètent quelques détails architecturaux ajoutés au pinceau.

Antonio Tempesta (1555-1630), La Prise de Jérusalem, 1610-1620. Huile sur pietra paesina montée sur un panneau d’ardoise, 23,5 x 37,8 x 1,3 cm. Rome, Galerie Borghèse.

Antonio Tempesta (1555-1630), La Prise de Jérusalem, 1610-1620. Huile sur pietra paesina montée sur un panneau d’ardoise, 23,5 x 37,8 x 1,3 cm. Rome, Galerie Borghèse. Photo service de presse. © Galerie Borghèse

« Vous devez savoir que Sébastien notre Vénitien a trouvé un merveilleux secret pour peindre à l’huile sur marbre, qui rend la peinture presque éternelle. Les couleurs, à peine sèches, se fondent dans le marbre de façon presque pétrifiée. Il a fait beaucoup d’essais et c’est effectivement durable. »

Lettre de Vittore Soranzo à Pietro Bembo 8 juin 1530

Une Adoration immortalisée dans l’albâtre

Peuplé d’anges et de séraphins sur lesquels règne Dieu le Père, un spectaculaire nuage surplombe de sa lumière dorée l’Adoration des mages. L’albâtre cette fois utilisé par Tempesta s’impose comme un protagoniste à part entière de la scène dont il dicte la composition. Auteur de plusieurs versions de cet épisode, le peintre choisit ici d’inverser la scène afin de l’adapter aux caractéristiques de son support : il tire notamment merveilleusement parti de deux petites formes circulaires afin d’évoquer les halos lumineux entourant les visages de la Vierge et de l’Enfant, tandis que les veines du nuage, à peine soulignées de peinture, offrent leur position aux anges.

Antonio Tempesta (1555-1630), L’Adoration des mages, 1605-1620. Huile sur albâtre, 28,5 x 55,8 x 0,6 cm. Rome, Galerie Borghèse.

Antonio Tempesta (1555-1630), L’Adoration des mages, 1605-1620. Huile sur albâtre, 28,5 x 55,8 x 0,6 cm. Rome, Galerie Borghèse. Photo service de presse. © Galerie Borghèse

La Passion sur ardoise

C’est dans les années 1570, que Jacopo Bassano, puis son fils Francesco, décident d’immortaliser sur pierre noire des scènes de la Passion du Christ. Ils seront suivis, quelques décennies plus tard, par les peintres véronais Pasquale Ottino et Alessandro Turchi, qui feront usage d’ardoise préalablement polie et peut-être traitée afin d’impliquer le reflet du spectateur dans la scène représentée. Acquise directement auprès de Turchi en 1617 par le cardinal Scipion Borghèse avec une Résurrection de Lazare, cette scène puissamment contrastée aux accents caravagesques dépeint sur une plaque d’ardoise noire l’épisode de la lamentation sur le Christ mort.

Alessandro Turchi (1578-1649), Le Christ mort avec Marie Madeleine et quatre anges, 1616-1617. Huile sur ardoise, 42 x 53 cm. Rome, Galerie Borghèse.

Alessandro Turchi (1578-1649), Le Christ mort avec Marie Madeleine et quatre anges, 1616-1617. Huile sur ardoise, 42 x 53 cm. Rome, Galerie Borghèse. Photo service de presse. © Galerie Borghèse

Figé dans le marbre

De nombreux artistes emboîtèrent le pas à Sebastiano del Piombo, qui forgea notamment sa notoriété par la réalisation de grands portraits sur ardoise. Rival déclaré des Médicis, le banquier Roberto di Filippo Strozzi sollicite ici le peintre florentin Francesco Salviati afin de coucher ses traits sur du marbre africain. Rappelant le goût de ce grand mécène pour les antiquités, ce matériau précieux demeure en partie visible sous le portrait ; il esquisse une forme de croissant de lune, discrète référence aux armes des Strozzi.

Francesco de’ Rossi, dit Francesco Salviati (vers 1509-1563), Portrait de Roberto di Filippo Strozzi, vers 1550. Huile sur marbre africain noir et rouge, D. 16 cm. Collection privée.

Francesco de’ Rossi, dit Francesco Salviati (vers 1509-1563), Portrait de Roberto di Filippo Strozzi, vers 1550. Huile sur marbre africain noir et rouge, D. 16 cm. Collection privée. Photo service de presse. © DR.

« Merveille intemporelle. Peinture sur pierre à Rome entre le XVIe et le XVIIe siècle », du 25 octobre 2022 au 29 janvier 2023 à la Galerie Borghèse, Piazzale Scipione Borghese 5, 00197 Rome. Tél. 00 39 06 841 3979. www.galleriaborghese.it

Catalogue (italien ou anglais), Officina Libraria, 302 p., 40 €.