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Notre-Dame de Paris à la lumière de l’archéologie (3/8). La restauration de Notre-Dame par Viollet-le-Duc et Lassus

Vue de la toiture en plomb de la cathédrale Notre-Dame de Paris, dominée par la flèche s’élevant à 91 m au-dessus du sol. À la base de la flèche se trouvent les statues en cuivre des douze apôtres et des quatre symboles des évangélistes, réalisés vers 1860 par Geoffroy-Dechaume.

Vue de la toiture en plomb de la cathédrale Notre-Dame de Paris, dominée par la flèche s’élevant à 91 m au-dessus du sol. À la base de la flèche se trouvent les statues en cuivre des douze apôtres et des quatre symboles des évangélistes, réalisés vers 1860 par Geoffroy-Dechaume. © Pascal Lemaitre / Leemage

Depuis huit siècles, Notre-Dame de Paris domine l’île de la Cité. Sa silhouette familière dissimule une histoire qui reste en grande partie à découvrir. Le drame du 15 avril 2019 a imposé des opérations de sauvetage et signé l’ouverture d’un chantier scientifique qui vise une connaissance complète de l’édifice afin d’en permettre la parfaite restauration.

Les auteurs de ce dossier sont : Arnaud Ybert, Yves Gallet, Frédéric Épaud, Olivier Poisson, Stephan Albrecht, Caroline Bruzelius, Lindsay Cook et Stéphanie Daussy, respectivement président et membres de l’Association des scientifiques pour Notre-Dame ; Philippe Villeneuve, Aline Magnien, Marie-Hélène Didier et Dominique Garcia. Ce dossier a été coordonné par Olivier Poisson, inspecteur général des Monuments historiques honoraire et membre de l’Association des scientifiques pour Notre-Dame. La rédaction le remercie chaleureusement pour sa précieuse contribution.

Diables et gargouilles au balcon de la cathédrale Notre-Dame.

Diables et gargouilles au balcon de la cathédrale Notre-Dame. © Jean-Marie Hosatte / Leemage

Après un concours lancé en 1842, Jean-Baptiste Lassus, déjà restaurateur de la Sainte-Chapelle, et Eugène Viollet-le-Duc, restaurateur de la basilique de Vézelay, sont désignés pour restaurer Notre-Dame, en 1844. Ce chantier colossal, engagé en 1845, marque, d’une certaine façon, les retrouvailles entre la France et le Moyen Âge.

À cette époque, les édifices religieux ont certes retrouvé toute leur place dans la société depuis le Concordat, mais leur bon entretien a été trop longtemps négligé, faute de moyens et faute de compétences : la France du début du XIXe siècle est acquise au néoclassicisme, bien accordé aux visées impériales de Napoléon, et ne s’intéresse guère au gothique, à ces architectures imposantes mais qui paraissent décalées, dépourvues de valeurs et de sens. Devenues publiques en 1789, les églises sont en mauvais état. Mais une fois tournée la page de la Restauration, l’ambition de la Monarchie de Juillet est une forme de réconciliation, de synthèse : dans ces objectifs les monuments du passé national sont vus comme rassembleurs ; Victor Hugo a donné au plus important d’entre eux, Notre-Dame, la stature d’un véritable personnage de l’histoire par son célèbre roman paru en 1831.

Un triste constat

Appartenant à la nouvelle génération d’architectes, passionnés d’architecture médiévale, et suffisamment habiles pour entreprendre de lourds travaux, Jean-Baptiste Lassus et Eugène Viollet-le-Duc mettent en évidence tous les maux dont souffre la cathédrale, toutes les dégradations subies depuis la fin du Moyen Âge et, surtout, depuis les décisions « modernisatrices » du XVIIe siècle. Conservée presque intacte jusque-là, la cathédrale a essentiellement souffert au XVIIIe siècle. Ses ouvrages les plus fragiles, vieillis, sont compromis : la rose sud donne des signes de faiblesse, elle est reprise en 1725 ; la flèche de la croisée du transept est inclinée et penche vers le nord-ouest ; dès 1744, il est question de la supprimer.

Dans l’intimité du chantier

Quand Lassus et Viollet-le-Duc entreprennent les grands travaux de la cathédrale, ils rédigent, avec Patouille et Ouradou, « inspecteurs de travaux », un Journal des travaux de Notre-Dame de Paris (1844-1865). Ce document, souvent relu dans le cadre de critiques d’authenticité du bâtiment ou pour évoquer les techniques et les matériaux mis en œuvre au cours de cette période qui constitue un laboratoire d’expériences, est l’archive de l’Atelier de restauration et de construction. Mais sa rédaction évolue sur vingt ans, selon le rythme du chantier, sa perméabilité à l’histoire et la personnalité du rédacteur. Au fil des pages, nous lisons l’organisation d’un travail d’entreprise, les questions sociales, techniques et économiques propres aux travaux de restauration, les liens étroits qui existent entre les chantiers d’État et l’histoire nationale. Néanmoins le Journal reste un document administratif et entrepreneurial, loin du récit cohérent ou de l’exercice littéraire. S.-D.D.

Des remaniements radicaux

Les parties saillantes, les gargouilles, les corniches, dégradées et abîmées, ne répondant plus au goût des Lumières, sont le plus souvent abattues, purement et simplement. Louis XIII prescrit en 1638 la construction d’un nouveau maître-autel. Le projet n’aboutit que soixante ans plus tard, mais tout le sanctuaire gothique disparaît alors au profit d’un ensemble classique, œuvre de Robert de Cotte : les colonnes médiévales sont masquées, leurs chapiteaux mutilés. Pour éclairer l’église, qu’ils trouvent sombre, les chanoines remplacent les vitraux par des verrières blanches. Enfin, et c’est peut-être en 1771 l’injure la plus grave : ils font démolir le trumeau et font échancrer les sculptures du portail central, semble-t-il pour sortir plus facilement le dais des processions. Les architectes reviendront, point par point, sur tous ces aspects.

 Sous les sculptures de la Vierge à l’Enfant et d’Adam et Ève, se déploie la Galerie des Rois qui abrite des statues du XIXe siècle, en remplacement d’œuvres des années 1220 saccagées lors de la Révolution française.

Sous les sculptures de la Vierge à l’Enfant et d’Adam et Ève, se déploie la Galerie des Rois qui abrite des statues du XIXe siècle, en remplacement d’œuvres des années 1220 saccagées lors de la Révolution française. © Pascal Lemaitre / Artedia / Leemage

En repartant sur les mêmes bases que les constructeurs du Moyen Âge, l’architecte apporte au paysage parisien du XIXe siècle un élément fondamental.

Des interventions ambitieuses…

En 1845, s’ouvre donc un chantier colossal de vingt-cinq ans qui se veut une véritable restauration, car les architectes entendent redonner à Notre-Dame toutes les valeurs esthétiques et fonctionnelles qui étaient les siennes à l’issue du long processus de construction et d’agrandissement poursuivi jusqu’au XIVe siècle. Ils vont agir sur les structures, sur l’ordonnance, sur le décor et sur la silhouette de l’édifice avec des moyens sans équivalent dans l’histoire de la cathédrale, si ce n’est lors de la construction elle-même. Régénérer les structures, c’est d’abord – comme cela s’est vu après la catastrophe du 15 avril 2019 – assurer la stabilité de l’édifice au moyen des arcs-boutants. Ceux-ci sont élancés, très fragiles : ils sont intégralement reconstruits, les uns après les autres. Nos architectes du XIXe siècle n’ont, à vrai dire, pas d’autres techniques à leur disposition que celles de leurs devanciers du Moyen Âge, Jean de Chelles et Pierre de Montreuil.

… et salvatrices

Un certain nombre de voûtes, dans les chapelles, dans le chœur, à la croisée du transept, ainsi que les roses, particulièrement celles du XIIIe siècle ornant les bras du transept, doivent aussi être refaites. Les roses seront intégralement démolies et reconstruites, avec des modifications destinées à leur apporter une plus grande solidité : la rose sud subit même une rotation de 15° dans ce but. Lassus et Viollet-le-Duc apportent ensuite tout leur soin à rétablir l’aspect extérieur de Notre-Dame – sous l’angle architectural, en réparant ou reconstituant les ordonnances, moulurations, amortissements, corniches, balustrades, etc., dégradés par les siècles, ou sous l’angle plus décoratif, en rétablissant toutes les figures et les statues décorant les différents niveaux des façades. Parmi cela,

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