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Un objet à la loupe : le Sahara dans une valise !

Valise de l’adjudant-chef Marcel Broquet, vers 1959. Cuir, métal, tissus. Saint-Germain-en-Laye, musée d'Archéologie nationale.

Valise de l’adjudant-chef Marcel Broquet, vers 1959. Cuir, métal, tissus. Saint-Germain-en-Laye, musée d'Archéologie nationale. © MAN, Valorie Gô

L’écrivaine anglaise J. K. Rowling la qualifierait de « Porte-au-loin » : une surprenante et solide valise, de celles que l’on trouverait « vintages » aujourd’hui et qui servait d’emballage à une collection de 845 pièces lithiques, était conservée dans une des réserves du musée d’Archéologie nationale. En mai 2022, les équipes du chantier des collections l’ont trouvée, fermée et très empoussiérée…

Le couvercle de la valise porte le logo d’Air France : un protomé de cheval ailé avec une queue de dragon, sur fond orange.

Une « crevette » sur le couvercle

Le buste de Pégase symbolise la puissance, la queue du dragon d’Annam la famille impériale du Vietnam (sous protectorat français depuis 1883 et intégré en 1887 à la colonie de l’Indochine française). Cette compagnie nationale étant le produit de la fusion de cinq lignes aériennes, elle reprend l’emblème de l’une d’entre elles, Air Orient, qui figure un hippocampe ailé. Surnommé « la crevette » par le personnel de l’entreprise, il rappelle la compétition et les rivalités entre pilotes d’hydravion et d’aéroplane. Ce logo, qui se veut consensuel, entre mer et ciel, marque la naissance de la compagnie en 1933. Il évoque par ailleurs la vitesse, l’exploration, mais également l’étendue de l’empire colonial français ; il nous ramène enfin en 1959, lors de la guerre entre la France et l’Algérie, dans la zone pétrolifère tant convoitée et disputée du Sahara.

Valise de l’adjudant-chef Marcel Broquet, détail du logo d'Air France, vers 1959. Saint-Germain-en-Laye, musée d'Archéologie nationale.

Valise de l’adjudant-chef Marcel Broquet, détail du logo d'Air France, vers 1959. Saint-Germain-en-Laye, musée d'Archéologie nationale. © MAN, Valorie Gô

Des avions dans les dunes

Cette valise de militaire est un emballage ancien qui parle d’archéologie, de maquette et de cartographie. Le 4 février 1960, le musée d’Archéologie nationale acquiert la collection de l’adjudant-chef de l’armée de Terre Marcel Brocquet. Sa valise porte encore l’étiquette à son nom et l’indication du lieu de la collecte, le Sahara. Les silex qu’elle contient sont accompagnés d’une carte et d’une note dactylographiée. Les outils sont conservés dans quatorze boîtes anciennes en excellent état, dont une de la maquette du Super-Mystère B2 de la marque Solido. Le SMB2 est un des premiers avions de chasse supersoniques produits par Dassault en 1956 et il fut utilisé en Algérie. Il n’y sera jamais basé en permanence mais détaché de la métropole en cas d’engagement.

Trois gisements de silex

La carte en couleurs à l’échelle 1 : 50 000 des « stations préhistoriques » des environs de Biskra en Algérie est datée du 1er octobre 1959 ; elle est construite sur le quadrillage kilométrique Lambert Nord-Algérie. Les coordonnées Lambert Nord de Guerre (LNDG) constituent un système de repérage utilisé par l’armée française de 1914 à 1948, notamment pour la ligne Maginot et, par extension, pour tout repérage à vocation militaire. Le document présente trois gisements de silex dans une dune bordée de marécages entre les oasis de Biskra et d’Oumache, longée par la route de Touggourt. Dans les trois zones où il a ramassé « en surface », au gré des déplacements de dunes, Marcel Brocquet a décrit sur cette carte les typologies de silex taillés : silex (no 1), nucléus (no 2), petites lames et feuilles de laurier (no 3). Il termine ce descriptif par une mention précisant que « les deux dernières stations sont en zone d’insécurité ».

Valise de l’adjudant-chef Marcel Broquet, vers 1959. Cuir, métal, tissus. Saint-Germain-en-Laye, musée d'Archéologie nationale.

Valise de l’adjudant-chef Marcel Broquet, vers 1959. Cuir, métal, tissus. Saint-Germain-en-Laye, musée d'Archéologie nationale. © MAN, Valorie Gô

Cartographie et inventaire

À son retour en France, il complète sa cartographie par un inventaire et une note (« Versailles, 16 septembre 1959 »). Les objets sont marqués et répertoriés selon cinq couleurs qui correspondent chacune à une zone de prélèvement (le rouge pour Biskra, le vert pour Oumache, le bleu pour Sidi-Okba, le jaune pour Flatters et le noir pour Touggourt). Aux abords de Biskra, il évoque l’environnement désertique : « Ces stations apparaissent et disparaissent rapidement avec les vents de sable… on découvre leurs positions à l’aide de la route actuelle qui a dû remplacer les vieilles pistes et les voies romaines… entre les dunes qui se déplacent elles aussi, il y a présence de pierres de foyers, d’“Hélix” (coquillage)… notamment des lames “Captiennes” et des Microlithes. Il y a des perles en coquille d’œuf d’autruche très difficiles à découvrir… Toute cette région semble très riche en “Paléolithique inférieur”. »
Si les équipes du musée continuent de collecter les accessoires qui accompagnaient les collections (étiquettes, coupures de presse, boîtes…), tous ne sont pas étudiés et certains auraient pu facilement être jetés ! La disparition de tels objets constituerait une perte réelle, tant l’exemple du contenu de cette valise interroge sur les sciences annexes de l’archéologie (histoire, sociologie…), le réemploi durable et les provenances des collections.