Exposition au château de Maisons : le comte d’Artois, la jeunesse dorée d’un futur roi

Antoine François Callet (1741-1823), Philippe de France, comte d’Artois, en costume de l’ordre du Saint-Esprit (détail), Salon de 1779. Huile sur toile, 250 x 167 cm. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Photo service de presse. © RMN-GP (château de Versailles) / droits réservés
Fruit d’une collaboration entre le Centre des monuments nationaux et le château de Versailles, une exposition est pour la première fois consacrée à la figure aussi intéressante que méconnue du comte d’Artois (1757-1836). Déployée au château de Maisons dont il fut le propriétaire, elle se concentre sur la vie du frère cadet de Louis XVI et futur Charles X, de sa naissance jusqu’aux dernières années de l’Ancien Régime.
Dernier des fils du Dauphin Louis (1729-1765) et de son épouse Marie-Josèphe de Saxe (1731- 1767), le prince naît à Versailles en 1757.
Naissance d’un prince cadet
Si l’arrivée d’un nouvel enfant au sein de la famille royale conforte la pérennité de la monarchie, personne n’imagine alors qu’un jour il régnera en France. Titré comte d’Artois dès sa naissance, le choix de cette titulature est à la fois un hommage rendu à Robert d’Artois, frère de Saint Louis, ainsi qu’un signal donné à la population de l’Artois, inquiète des sentiments de Louis XV à son égard après l’attentat commis cette même année 1757 par Damiens, originaire de la capitale artésienne.

François Hubert Drouais (1727-1775), Charles Philippe de France, comte d’Artois, et sa sœur Marie-Adélaïde-Clotilde de France, dite Madame Clotilde (détail), 1763-1764. Huile sur toile, 129 x 97 cm. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Photo service de presse. © château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin
Une éducation confiée à Madame de Marsan puis au duc de La Vauguyon
Dans ses jeunes années, l’éducation du prince est confiée – à l’instar de celle de ses frères – d’abord à Madame de Marsan puis au duc de La Vauguyon. Pieux, cultivé et savant, le Dauphin, avec l’aide de son épouse, s’implique très personnellement dans l’éducation de sa progéniture, comme l’illustre le petit dessin de Monnet préparatoire à une grande composition aujourd’hui perdue commandée par le duc de La Vauguyon : on y voit un moment intime de leur vie familiale, où les deux parents écoutent attentivement leur plus jeune fils réciter une leçon sous le regard de ses deux frères, les ducs de Berry et de Provence.

Charles Monnet (1732- 1808), Le Dauphin, fils de Louis XV, donnant la leçon à ses trois enfants, vers 1765- 1770. Pierre noire, plume et encre brune sur papier, 36 x 40,5 cm. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Photo service de presse. © château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin
De grandes ambitions
Cadet de la famille, n’étant donc pas destiné à régner, le prince apparaît comme un jeune garçon espiègle, apprécié de la cour et de son personnel. Écarté assez jeune de la politique, il porte néanmoins en lui de grandes aspirations. Nommé chevalier de la Toison d’or dès 1761 puis chevalier des ordres du roi en 1771, il obtient l’année suivante la charge très rémunératrice de colonel général des Suisses et Grisons.
Une carrière militaire avortée
En 1773, les festivités organisées pour son mariage avec Marie-Thérèse de Savoie (1756-1805), fille du roi de Sardaigne, est l’occasion des dernières réjouissances de la cour de Louis XV. Le prince se rêve également comme chef militaire mais ses ambitions dans ce domaine seront déçues : la seule campagne à laquelle son frère devenu roi l’autorise à participer est la tentative de reprise de Gibraltar aux Anglais par l’armée espagnole et elle se solde par un échec cuisant, sonnant la fin de sa carrière militaire.
« Un goût décidé pour la truelle »
L’exposition met en valeur certains aspects de la personnalité du prince et notamment son goût pour l’architecture illustré par cette expression tirée des Mémoires secrets de Bachaumont. À la différence des grands aristocrates et en tant que cadet de la famille, le comte d’Artois n’hérite d’aucun château ni domaine bien qu’il dispose évidemment à Versailles d’un vaste appartement contigu à celui de son épouse au premier étage de l’aile du Midi, à l’emplacement de la galerie des Batailles actuelle.
Le château de Maisons
Jusqu’en 1789, il aura à cœur de se constituer un vaste domaine à l’ouest de Paris. L’année 1777 apparaît comme décisive pour le prince puisqu’il acquiert alors deux châteaux importants. Il achète tout d’abord le château de Maisons, construit au milieu du XVIIe siècle par François Mansart et érigé en modèle de l’architecture du Grand Siècle. Le prince est à la fois séduit par les qualités architecturales du bâtiment avec son décor sculpté mais aussi par la présence d’une monumentale écurie dans laquelle il pourra installer ses chevaux. En effet, sans doute en lien avec son anglomanie, le prince développe une passion pour les courses hippiques dont il importe le principe en France. Une part importante du rez-de-chaussée du château est réaménagée pour son usage sous la conduite de son architecte, François-Joseph Bélanger (1744-1818), qui achète la charge d’architecte des bâtiments du prince en 1777. Celui-ci y conçoit notamment une étonnante salle à manger au décor sculpté en pierre et plâtre marqué à la fois par l’antique et le Grand Siècle mais aussi par l’art de Piranèse.
Le château-neuf de Saint-Germain-en-Laye délaissé
En cette même année 1777, le roi offre à son frère le château-neuf de Saint-Germain-en-Laye construit à partir du milieu du XVIᵉ siècle, dans le but de le restaurer. Mais le prince et son architecte conçoivent le projet d’un gigantesque palais descendant en terrasses jusqu’à la Seine. La destruction est engagée mais, faute de moyens, les travaux s’arrêtent en 1781, laissant un château éventré qui ne sera jamais reconstruit.
Le pavillon de Bagatelle, chef-d’œuvre de l’architecture de la fin du XVIIIᵉ siècle
C’est dans l’ouest de Paris que le comte d’Artois fait véritablement œuvre de création avec le pavillon de Bagatelle. Né d’un pari lancé par sa belle-soeur Marie-Antoinette en 1777 d’élever un pavillon en moins de trois mois, Bélanger réalise un chef-d’œuvre de l’architecture de la fin du XVIIIᵉ siècle. Sur une plateforme surélevée dans laquelle il déporte ingénieusement les espaces de service, l’architecte construit un bâtiment appartenant à la typologie des folies mais aussi influencé par Palladio et l’architecture anglaise.

Louis Bélanger (1756-1816), Vue du pavillon de Bagatelle (détail), 1785. Gouache sur vélin, 26,5 x 39,5 cm. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Photo service de presse. © château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin
Une chambre à coucher d’inspiration militaire
Au rez-de-chaussée se déploient les pièces de réception alors que les espaces plus intimes sont situés au premier étage. Parmi ceux-ci, c’est la chambre du comte qui a suscité le plus de commentaires chez les contemporains : simulant une tente militaire recouverte d’un coutil rayé blanc et bleu retenu par des faisceaux de piques, la chambre invitait au repos l’homme de guerre que le prince rêvait d’être. La métaphore militaire était filée dans tous les éléments décoratifs : jambages de cheminée en affût de canon, chenets simulant des boulets enflammés, pendule en forme de trophée militaire, sièges ornés de carquois et de massues d’Hercule.
Autour du pavillon, les jardins offraient un écrin végétal mettant en valeur le bâtiment : conçus par Bélanger et le botaniste écossais Blaikie, ils adaptaient la mode des jardins anglo-chinois à l’environnement parisien, avec un terrain sillonné de petits chemins ménageant des points de vue vers des bosquets ou des fabriques pittoresques.

François Joseph Bélanger (1744- 1818), Chambre à coucher de Monseigneur comte d’Artois à Bagatelle, côté de la cheminée, 1777. Dessin aquarellé sur papier. Paris, Bibliothèque nationale de France. © BnF
Des projets immobiliers stoppés par la Révolution
Le Paris des années 1780 voit aussi le développement des opérations immobilières spectaculaires telles que celle du duc d’Orléans dans les jardins du Palais-Royal. À l’instar de celui-ci, le comte d’Artois tente de lotir de nouveaux quartiers, comme celui de la Nouvelle Amérique où sont projetées de vastes avenues dotées de trottoirs, des places inspirées des squares anglais et des grands équipements publics. Hélas, ce projet urbanistique trop vaste ne voit pas le jour avant la Révolution qui marque un coup d’arrêt pour la construction. Le comte d’Artois aura seulement le temps d’élever la Rotonde du Temple en 1786, un grand bâtiment elliptique doté d’une cour intérieure comportant à la fois des boutiques et des logements.
Une nouvelle génération de créateurs
Les goûts du prince se matérialisent encore davantage dans ses décors intérieurs et les artistes ou artisans auxquels il fait appel. Pour Bagatelle, il convoque une nouvelle génération de créateurs : alors que Georges Jacob livre la plupart des sièges et Pierre Gouthière les bronzes d’ameublement, c’est Jean-Démosthène Dugourc qui dessine certains aménagements du pavillon dont les décors peints sont confiés à Hubert Robert et à Antoine Callet.

Pierre Gouthière (1732-1813), paire de chenets aux sphinges ailées, vers 1777. Bronze ciselé et doré au mat. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, dépôt du musée du Louvre. Photo service de presse. © RMN-GP (château de Versailles) / Gérard Blot
Un désir constant d’être à la mode
Apparaissent ainsi chez le prince un goût de l’objet d’art d’exception réalisé par les meilleurs intervenants et surtout un désir permanent d’être à la dernière mode, sinon de la devancer. Le comte d’Artois est également le premier membre de la famille royale à succomber à la mode des cabinets turcs. Dès 1777, une pièce de ce type est créée dans les cabinets intérieurs à l’entresol de son appartement versaillais, où le prince était sans doute plus libre d’exprimer un goût personnel que dans les pièces officielles. Raffiné, ce petit cabinet était doté d’un décor faisant la part belle aux boiseries peintes par Jean Siméon Rousseau de la Röttière et figurant un Orient de fantaisie peuplé de belles odalisques savamment dévêtues et de sultans portant le turban.
Des dépenses somptuaires
La reine est sans doute séduite par ce type de décor car la même année, elle commande un cabinet turc pour son appartement de Fontainebleau. Mais le comte d’Artois apparaît comme l’adepte le plus passionné de ce goût puisqu’il commande un autre cabinet turc pour sa résidence du Palais du Temple en 1777 dont sont aujourd’hui conservés deux fauteuils et quatre chaises par Jacob puis un second cabinet versaillais en 1781. Évidemment, à l’instar de la reine, ces dépenses somptuaires ainsi que son train de vie et ses fréquentations attisent les critiques à l’égard du prince alors que la monarchie tente de réformer ses finances et son mode de fonctionnement.

Georges Jacob (1739-1814), fauteuil du cabinet turc du comte d’Artois. Noyer sculpté et doré, couverture moderne. Paris, musée du Louvre. © GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Daniel Arnaudet
Un collectionneur et un mécène
L’exposition organisée au château de Maisons est également l’occasion de mettre en valeur d’autres intérêts du prince comme sa collection d’objets ethnographiques et de naturalia destinée à l’éducation de ses enfants. Au sein de la famille royale, il accentue son particularisme en étant le seul prince à constituer une véritable collection de peintures et en exerçant un mécénat artistique marqué autour d’artistes comme Antoine-François Callet, Hubert Robert ou encore Élisabeth Vigée Le Brun. Exposée sur les murs de sa résidence parisienne du Temple, sa collection de peintures illustre le goût du prince pour la création contemporaine : il achète des toiles de Greuze, de Vernet et de Suvée. En 1788, il commande en particulier la toile Les Amours de Pâris et d’Hélène au tout jeune David. Elle est exposée en 1789 : alors que la monarchie et notamment le comte d’Artois sont de plus en plus ouvertement l’objet de critiques, les organisateurs du Salon trouvent plus prudent de ne pas mentionner le nom du commanditaire dans le livret.
Exil italien
La prise de la Bastille marque évidemment la fin d’une forme d’insouciance pour le prince mais surtout le début de l’exil. En effet, dès le lendemain du 14 juillet, le roi demande à son frère de quitter le territoire français, conscient de son image désastreuse dans l’opinion publique. Celui-ci trouve alors réfuge chez son beau-père à Turin, son épouse le suivant en septembre. Il est ainsi le premier des membres de la famille royale à subir un exil qui durera plus de 25 ans.
Le retour des sculptures
Dans le cadre de l’exposition, plusieurs sculptures conservées à Versailles seront déposées au château de Maisons.

Léda et Jupiter métamorphosé en cygne, XVIIIe siècle. Marbre. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Photo service de presse. © RMN-GP (château de Versailles) / Christophe Fouin
En effet, deux médaillons attribués à Houdon et représentant les profils de Mars et de Minerve ont été identifiés comme provenant du décor de l’orangerie de Maisons bâtie en 1778. De plus, le groupe Amour combattant un satyre est probablement celui décrit dans la grotte du château.

Amour combattant un satyre, XVIIIe siècle. Marbre. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Photo service de presse. Photo service de presse. © château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin
« Le comte d’Artois, prince et mécène », jusqu’au 2 mars 2026 au château de Maisons, 2 avenue Carnot, 78600 Maisons-Laffitte. Tél. 01 39 62 01 49. www.chateau-maisons.fr
Catalogue, éditions du patrimoine, 96 p., 16 €. Commissariat : Vincent Bastien, Benoît Delcourte, Clotilde Roy et Gabriel Wick.





