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Le fort Liédot en Charente-Maritime : un témoin de l’histoire militaire contemporaine

Le fort Liédot avant les travaux d’aménagement.

Le fort Liédot avant les travaux d’aménagement. © C. Demangeot, Hadès

Le projet de restauration du fort Liédot, sur l’île d’Aix, au large de la Charente-Maritime, a entraîné une étude archéologique préventive de son bastion sud et de ses talus défensifs. Menée durant l’été 2023 par le bureau d’études Hadès, celle-ci visait à retracer l’évolution architecturale de ce monument. Construit à partir de 1811, cet ouvrage moderne n’a jamais occupé une place de premier ordre sur le plan militaire, même s’il a joué un rôle secondaire au cours des XIXᵉ et XXᵉ siècles.

Bien qu’éclipsé par son contemporain plus médiatisé, le fort Boyard, le fort Liédot tient une place importante au sein des fortifications de l’archipel charentais.

Programme impérial de standardisation des édifices militaires

L’île d’Aix est en effet hautement stratégique dans ce dispositif puisqu’elle contrôle l’embouchure du fleuve, qui abrite le port militaire de Rochefort. Au début du XIXᵉ siècle, outre le renforcement des anciennes batteries côtières parsemant l’île, Napoléon décide d’y implanter, au nord-est, un fort destiné à héberger des contingents militaires permanents et à empêcher tout débarquement ennemi. Élevé à partir de 1811, ce fort est singulier car il s’agit d’un prototype de « redoute-modèle » s’inscrivant dans un programme impérial de standardisation des édifices militaires. Plusieurs de ces ouvrages sont projetés sur le littoral français ; un seul, cependant, est finalement réalisé.

Une chape goudronnée pour étanchéifier l’ouvrage

Bien que de nombreux documents et plans d’archives renseignent sa construction, l’examen archéologique en a offert une illustration inédite. L’observation des élévations du bastion sud a permis de détailler un mode d’édification rigoureusement géométrique utilisant deux tailles de blocs en calcaire de Saint-Savinien, employés avec soin selon leurs propriétés mécaniques. En outre, un sondage dans les talus qui recouvrent le fort a atteint l’extrados (partie supérieure) des voûtes et mis en évidence la chape goudronnée, installée aux alentours des années 1820, et destinée à étanchéifier l’ouvrage – un procédé novateur pour l’époque. Lorsqu’il est achevé en 1834, le fort a perdu sa fonction initiale, la paix régnant en Europe. Mais il reste un des édifices militaires français les plus modernes, ce qui en fait une cible privilégiée pour des essais de tirs d’artillerie à canon rayé dans les années 1860.

La chape d’étanchéité au fond du sondage dans les talus qui recouvrent le fort.

La chape d’étanchéité au fond du sondage dans les talus qui recouvrent le fort. © A. Gravier, Hadès

Expérimentations d’artillerie et reconstruction

Ces expérimentations visent alors principalement à évaluer les effets et la puissance des nouveaux canons, utilisés depuis la campagne d’Italie en 1859, sur des ouvrages casematés. Deux campagnes de tirs sont réalisées sur le fort Liédot, en 1863 et 1864, systématiquement précédées et suivies de relevés précis et de photographies exceptionnelles, destinés à mesurer les destructions. Ces documents soulignent les dégâts considérables provoqués par l’artillerie, notamment sur les escarpes (façades) et les talus de la moitié sud de l’ouvrage. Les casemates et les voûtes des bastions résistent toutefois aux impacts. Le fort demeure en ruines jusqu’à la décennie suivante, lorsque le Comité des fortifications lance un programme de reconstruction et de modernisation, mené entre 1878 et 1889.

Travaux de modernisation

D’importants travaux sont réalisés, notamment dans les deux bastions tournés vers le large (nord et est) qui accueillent des pièces d’artillerie de marine. Cela entraîne sans doute un remaniement profond des talus défensifs recouvrant le fort, comme en témoigne l’homogénéité des terres observée dans le sondage archéologique. L’escarpe du fort est également remontée, mais abaissée d’environ 1,5 m par rapport à sa hauteur originelle. Cette réédification est particulièrement perceptible dans les élévations, en raison de l’emploi de blocs de dimensions plus importantes que ceux de l’état précédent, ce qui provoque de nombreux désordres dans l’alignement des assises, ainsi que l’abandon des harpages et chaînages d’angle. Malgré sa modernisation, le fort Liédot ne retrouve jamais une place de premier ordre sur le plan militaire.

Désordre dans l’alignement des assises entre les états 1811-1834 et 1878-1889.

Désordre dans l’alignement des assises entre les états 1811-1834 et 1878-1889. DAO Q. Baril, Hadès

Un lieu d’incarcération 

Les multiples et brefs antécédents du fort Liédot en tant que lieu de réclusion ou d’incarcération sont des jalons historiques souvent minorés, voire absents, de son histoire publiée – des moments que l’archéologie peut désormais faire revivre. La recherche documentaire réalisée dans le cadre de cette étude a démontré que cette fonction carcérale a occupé une part significative dans l’existence de l’édifice et a laissé des traces discrètes, telles que des inscriptions et représentations figurées sur ses murs.

Graffiti d’une goélette à trois mâts probablement fait par un geôlier au milieu du XIXe siècle.

Graffiti d’une goélette à trois mâts probablement fait par un geôlier au milieu du XIXe siècle. Relevé et DAO Q. Baril, Hadès

Des centaines de prisonniers russes 

La plus récente et la plus médiatisée de ces périodes est celle de la détention de cinq leaders du FLN entre 1959 et 1961, dont le futur premier président algérien Ahmed Ben Bella. Le passage de ce personnage a quelque peu éclipsé, dans l’histoire du fort, celui des centaines de prisonniers russes capturés lors de la prise de Bomarsund, dans le contexte de la guerre de Crimée, et qui ont vécu dans le fort entre 1854 et 1855, sous la surveillance de plusieurs dizaines de geôliers logés dans les mêmes conditions. Entre 1917 et 1920, le fort sert également de lieu d’internement pour environ 250 soldats russes provenant du camp de La Courtine (Creuse) où étaient regroupées les troupes ayant refusé de combattre au front après la Révolution de février 1917 et qui ont été durement réprimées par les troupes loyalistes russes. Cet épisode oublié reste inscrit sur les murs par des dizaines d’inscriptions en alphabet cyrillique.

Pour aller plus loin
FAUCHERRE N., PROST P., 1996, Les fortifications du littoral : la Charente-Maritime, Paris, Patrimoines Médias.