Le média en ligne des Éditions Faton

Crimée : le pays des hommes rouges

Évocation d'un Néandertalien avec de l'ocre.

Évocation d'un Néandertalien avec de l'ocre. © Éric Le Brun

L’émergence de la pensée symbolique continue de fasciner les préhistoriens. Ces derniers mettent au jour régulièrement des pièces éparses d’un puzzle de plus en plus compliqué. Ainsi des ocres façonnées par des Néandertaliens retrouvées en Crimée.

L’usage de l’ocre rouge est désormais bien documenté depuis Homo ergaster en Afrique, autour d’un million d’années ; en Europe, des Néandertaliens anciens en ont collecté 77 morceaux sur le site de Terra Amata (Alpes-Maritimes), vers 380 000 ans.

Emploi prophylactique ou symbolique

Que l’emploi du colorant rouge soit prophylactique (répandu sur le sol pour assainir l’habitat ou sur la peau pour se protéger des moustiques, ou bien frotté sur les peaux animales pour les préparer) ou symbolique (le rouge pouvant évoquer la vie, les menstrues ou le saignement), cela suscite encore des débats passionnés. Fort heureusement, les nouvelles technologies permettent, dans certains cas, de formuler des hypothèses mieux échafaudées.

Meulage, écaillage et grattage

Ainsi, des seize pièces en ocre mises au jour sur le site de Zaskalnaya (Crimée). Datées d’environ 70 000 ans, elles sont associées à un techno-complexe micoquien, façonné par Néandertal. Nous savons que notre cousin a l’habitude de ramasser des pigments (39 sites en Europe le prouvent), sans doute de s’en recouvrir le corps, comme semblent le montrer les traces retrouvées sur des blocs de dioxyde de manganèse du site de Pech de l’Azé (Dordogne), qui indiqueraient qu’ils auraient été frottés sur de la matière souple (de la peau humaine ?). À l’aide de la fluorescence X portable, de la microscopie électronique à balayage couplée à la spectroscopie à dispersion d’énergie et d’analyses technologiques, l’équipe de Francesco d’Errico est parvenue à prouver que ces fragments de matière rouge ukrainiens ont subi des transformations de la part de la main humaine : meulage, traçage, écaillage et grattage ; de quoi en effet obtenir de la poudre pour se peindre la peau ou épandre sur le sol de l’habitat.

Fragments d’ocre mis au jour en Crimée (sites ZSKV, ZSKVI, PRMII et MUH).

Fragments d’ocre mis au jour en Crimée (sites ZSKV, ZSKVI, PRMII et MUH). Doi : 10.1126/sciadv.adx4722

Des crayons de couleur

Plus intéressants, trois fragments offrent un façonnage particulier : deux semblent avoir été des crayons (l’un a même été réaffûté plusieurs fois), le troisième présente des surfaces gravées et polies. Ces objets furent donc utilisés plusieurs fois et probablement transportés pour différents usages qui, sans doute, furent purement symboliques. Les Néandertaliens de Crimée, qui nous ont déjà laissé des gravures non figuratives sur pierre (Kiik-Koba) ou sur os d’oiseau (Zaskalnaya VI), témoignent là aussi de capacités cognitives élaborées. Mais qui en doutait encore ?

Fragment d’ocre façonné, utilisé et réappointé (ZSKV-06).

Fragment d’ocre façonné, utilisé et réappointé (ZSKV-06). Doi : 10.1126/sciadv.adx4722

Le point de vue du spécialiste : trois questions à Francesco d’Errico, directeur de recherches au CNRS

Est-on en présence d’une étape importante dans les scénarios de la complexification de l’apprentissage et de la transmission dans les sociétés humaines, ainsi que de la « culturalisation » progressive des corps humains ?

Oui. Les résultats de Crimée confirment des tendances évolutives parallèles entre certaines cultures néandertaliennes et des groupes du Middle Stone Age africain, qu’ils soient anatomiquement modernes ou en voie de le devenir. On voit apparaître des innovations similaires, des technologies comparables, ce qui renvoie à des modes de transmission culturelle tout aussi structurés. Les crayons retrouvés en Crimée montrent que l’on cherchait à tracer des lignes sur des surfaces. Impossible de dire si ces dernières incluaient le corps humain, mais l’intention de marquer et de produire des traits est claire, et c’est, potentiellement, un jalon important dans la « culturalisation » du corps et de l’environnement.

Homo sapiens en Afrique et Néandertal en Europe semblent suivre la même trajectoire quant au développement des comportements symboliques. Qu’a-t-il manqué à Néandertal pour parvenir à l’art figuratif : du temps, des capacités cognitives ?

Nos cultures occidentales ont tendance à voir l’art figuratif comme un sommet, une sorte d’aboutissement. En réalité, ce n’est qu’un mode d’expression parmi d’autres, avec de nombreux passages possibles entre abstraction et figuration. D’ailleurs, plusieurs groupes d’Homo sapiens n’ont jamais emprunté cette voie. Rien n’indique que Néandertal en était incapable. L’émergence et la stabilisation de représentations figuratives dépendent avant tout de facteurs sociaux, écologiques et démographiques, pas de barrières cognitives. Il est donc plus juste de penser en termes de contextes favorables qu’en termes de « manque ».

Peut-on déterminer un point d’origine de cette pratique d’usages de colorant ?

Les plus anciens sites africains restent, à ce jour, antérieurs aux européens. En Afrique, l’usage des pigments minéraux augmente progressivement entre 300 000 et 40 000 ans, alors qu’en Europe il semble plus discontinu. Mais il faut rester prudent : certaines régions d’Eurasie sont encore très peu explorées et des fragments d’ocre pulvérulente ont parfois été négligés lors des fouilles ou à peine mentionnés dans les publications. Le tableau est donc incomplet. Tout indique que de nouvelles découvertes viendront enrichir, ou bouleverser, notre compréhension de l’origine et de la diffusion de ces pratiques.

Pour aller plus loin
COLAGE I., D’ERRICO F., 2025, « An empirically-based scenario for the evolution of cultural transmission in the human lineage during the last 3.3 million years », PLoS One, 20 (6) : e0325059. Doi : 10.1371/journal.pone.0325059
D’ERRICO F. et al., 2023, « New Blombos Cave evidence supports a multistep evolutionary scenario for the culturalization of the human body », Journal of Human Evolution, 184, 103438. Doi : 10.1016/j.jhevol.2023.103438
D’ERRICO F. et al., 2025, « Evidence for symbolic use of ochre by Micoquian Neanderthals in Crimea », Science Advances, 11 (44). Doi : 10.1126/sciadv.adx4722
MAJKIĆ A. et al., 2017, « A decorated raven bone from the Zaskalnaya VI (Kolosovskaya) Neanderthal site, Crimea », PLoS ONE, 12 (3) : e0173435. Doi : 10.1371/journal.pone.0173435
MAJKIĆ A., D’ERRICO F., STEPANCHUK V., 2018, « Assessing the significance of Palaeolithic engraved cortexes. A case study from the Mousterian site of Kiik-Koba, Crimea », PLoS ONE, 13 (5) : e0195049. Doi : 10.1371/journal.pone.0195049
SORESSI M., D’ERRICO F., 2007, « Pigments, gravures, parures : les comportements symboliques controversés des Néandertaliens », dans VANDERMEERSCH B., MAUREILLE B. (dir.), Les Néandertaliens. Biologie et cultures, Paris, Éditions du CTHS, « Documents préhistoriques », 23, p. 297-309.