Égypte : les ouchebtis secrets de Tanis

Apparition des premiers ouchebtis. © MFFT, Simone Nannucci
C’est un pharaon oublié lors d’une période troublée dans une ville mythique. Et pourtant la fabuleuse collection d’ouchebtis qui vient de sortir de terre est bien réelle. Mis au jour dans le cadre de la Mission française des fouilles de Tanis (EPHE – PLS), cet ensemble se trouvait dans la tombe du pharaon Chéchonq III (830-791 avant notre ère) de la XXIIe dynastie dans la nécropole de Tanis. Récit d’une découverte inattendue.
Début octobre 2025, les fouilles reprennent dans la nécropole de Tanis, après plusieurs années d’interruption.
Une ville créée ex nihilo
C’est sur ce site historique, mentionné dans la Bible et identifié dès le XVIIIe siècle, que fut mise au jour, au cours des longues campagnes (1929-1956) menées par l’égyptologue Pierre Montet, une ville créée ex nihilo, au XIe siècle avant notre ère, par les souverains de la XXIe dynastie. Plus féerique encore, sorti de terre pendant la guerre (1939-1946), l’immense trésor des tombeaux royaux et princiers des XXIe et XXIIe dynasties, aujourd’hui redéployé dans le Musée égyptien de la place Tahrir au Caire – une découverte alors éclipsée par celle toujours très médiatique de Toutankhamon et par une période géopolitique peu favorable.

Vue d’une partie de la découverte. © MFFT, Simone Nannucci
Des questions toujours en suspens
Si les recherches ne se sont jamais vraiment arrêtées sur le site, la mission actuelle, co-dirigée par Frédéric Payraudeau (Sorbonne Université) et Ahmed Nakshara (Ayn Shams University), financée par le ministère des Affaires européennes et étrangères, le CNRS / EPHS-PSL / ENS (UMR AOROC et UMR Orient & Méditerranée), l’Institut français d’archéologie orientale et le Fonds Khéops pour l’archéologie, en étroite collaboration avec le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, a notamment pour but de revenir sur des zones anciennement explorées afin de répondre à des questions toujours en suspens.
225 statuettes funéraires
L’une d’elles avait trait à l’identification du souverain inhumé dans une chambre identifiée comme celle du roi Osorkon II (vers 850 avant notre ère), et offrant un sarcophage en granit rose (aujourd’hui vide et sans doute pillé à la période romaine). Et c’est lors des premiers jours de fouilles qu’ont émergé, de la boue, dans un coin exigü de la pièce, 225 ouchebtis, ces statuettes funéraires royales, si caractéristiques du monde égyptien, qui travaillent pour le défunt lors de son voyage vers l’Éternité. Or c’est la première fois depuis 1946 qu’une découverte aussi importante est faite dans la capitale des souverains d’origine libyenne. Réalisées de manière standardisée mais relativement bien conservées dans une fosse, elles ont permis, au terme de leurs études (et grâce aux écritures qui les parent), de comprendre que l’espace funéraire était, en réalité, destiné au pharaon… Chéchonq III, par ailleurs bien connu pour ses constructions à Tanis.
Des ouchebtis au féminin ?
Il est rarissime de trouver un tel ensemble en place ; minutieusement extraites dix jours durant, les 225 statuettes en faïence bleue ont fait, et vont continuer de faire, l’objet de tous les soins de stabilisation, de conservation et d’étude. Parmi les premiers éléments singuliers qui sont apparus aux yeux des chercheurs, et notamment de Raphaële Meffre, grande spécialiste des ouchebtis, figure le pourcentage très élevé (60 %) de personnages féminins qui, d’ordinaire, ne représentent que 10 % des lots.

Inventaire d'une partie des ouchebtis découverts à Tanis. © MFFT
À la recherche du pharaon perdu
Outre de rares vestiges mobiliers (poterie, perles), la mission a aussi mis au jour de nouvelles inscriptions confirmant cette identification et appelant, de fait, à une révision de l’histoire de la nécropole. En effet, problème (et qui est loin d’être le seul) : Chéchonq III, dont le règne a duré plus de quarante ans, possède déjà une tombe à son nom sur le site ! Mais il pourrait alors bien n’y avoir jamais été inhumé, lui ou ses successeurs (la période étant passablement troublée par une interminable guerre civile) préférant la chambre de son prédécesseur Osorkon II. Pour corser l’affaire, il est loin d’être le seul dans ce cas : seuls deux ou trois des huit pharaons inhumés en ces lieux sont dans l’espace qui leur avait été initialement attribué…
Tanis la magnifique
Cette fouille, de six semaines, s’inscrit dans un vaste projet de valorisation et de conservation de la nécropole royale, rongée entre autres par l’érosion et les remontées salines très importantes de la nappe phréatique ; il comprend ainsi la construction d’un nouveau toit, le nettoyage des tombes et la restauration de leurs parois décorées. Fondée comme une nouvelle Thèbes par Psousennès Ier (XXIe dynastie), la cité tout entière s’étendait sur plus de 200 ha ; érodée par les siècles, elle possédait des temples dédiés à la triade thébaine (Amon, Mout et Khonsou), situés dans la partie nord du site, et un quatrième, dédié à Amon Opé, dans sa partie sud. Si le pouvoir se déplace à Saïs à partir de la XXVIe dynastie (VIIe siècle avant notre ère), elle continue d’être une métropole importante, et entretenue, jusqu’au Ier siècle avant notre ère. Sont actuellement connus la porte de Chéchonq III, des puits rituels, des obélisques, des colosses, le lac sacré d’Amon, les temples de Khonsou, d’Horus et de Mout, le secteur du sanctuaire d’Amon et les colonnes d’Osorkon II.
Nécropole royale de Tanis, tombes 1 et 3. © MFFT, Frédéric Payraudeau
Des sondages à venir
Les opérations à venir (espérons-le l’automne prochain) devraient permettre de mener des sondages pour préciser la fonction d’espaces mal compris, et ce faisant d’extraire la boue salée qui attaque les monuments, afin ensuite de la remplacer par du sable ; en dehors de la nécropole, les opérations archéologiques s’intéresseront aux quartiers d’habitat, en particulier aux maisons de prêtres afin de retrouver la ville, très mal documentée, de la XXIe dynastie. Quant aux vaillants petits serviteurs, après avoir bravé les siècles (et les travaux des nuits et des jours), on ne peut que leur souhaiter de trouver repos et admiration éternels, derrière une vitrine de musée.





