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La Fondation Cartier s’offre la plus belle adresse de Paris

Le nouveau bâtiment de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2 place du Palais-Royal à Paris.

Le nouveau bâtiment de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2 place du Palais-Royal à Paris. Photo service de presse. © Jean Nouvel / Photo © Martin Argyroglo

C’est l’événement de cette fin d’année : la Fondation Cartier pour l’art contemporain quitte le XIVe arrondissement pour s’installer place du Palais-Royal, en plein cœur de la capitale. Niché entre le Louvre et le ministère de la Culture, son nouvel écrin, modulable à l’envi, a été conçu par Jean Nouvel.

Alors que le Centre Pompidou vient de fermer ses portes pour cinq ans, voilà que la toute première fondation d’entreprise française dédiée à l’art contemporain pose ses valises à quelques pas de la Bourse de Commerce, investie depuis 2021 par la Pinault Collection. Quel chemin parcouru depuis les décoiffantes expositions organisées, dès 1984, dans le cadre champêtre du domaine du Montcel à Jouy-en-Josas, bien loin alors du cœur battant de la capitale !

Figure majeure du Black Arts Movement, l’Américain David Hammons fait face au Louvre.

Figure majeure du Black Arts Movement, l’Américain David Hammons fait face au Louvre. Photo service de presse. Photo © Marc Domage

Les débuts

Créée par l’énergique et anticonformiste président de la maison Cartier, Alain Dominique Perrin, la Fondation fait à bien des égards figure de pionnière dans le paysage culturel français : elle ouvre la voie au mécénat des groupes de luxe tout en contribuant à faire sortir la création contemporaine du giron de l’État. À l’écart du formalisme institutionnel, la liberté est reine dans ce domaine des Yvelines qui voit se succéder les créations de César, Bill Viola, Jean-Paul Gaultier, Andy Warhol ou le Velvet Underground, lors d’expositions et de shows restés dans tous les esprits.

Quelques dates

1984 Créée par Alain Dominique Perrin, la Fondation Cartier pour l’art contemporain est inaugurée le 20 octobre à Jouy-en-Josas. Marie-Claire Beaud en prend la direction.

1994 La Fondation investit un nouvel édifice réalisé par Jean Nouvel à Paris, boulevard Raspail. Hervé Chandès est nommé directeur.

2023 Chris Dercon laisse les rênes de la RMN-Grand Palais pour devenir directeur général de la Fondation Cartier.

2025 Le 25 octobre, la Fondation déménage place du Palais-Royal.

Du château des champs au Palais-Royal

Après dix ans d’effervescence, l’institution change d’échelle en s’installant dans le XIVe arrondissement parisien, au 261 boulevard Raspail. Adieu le château directoire et son vaste parc, désormais « l’esprit Cartier » s’exprime entre les parois de verre de l’emblématique édifice construit par Jean Nouvel au cœur d’un jardin imaginé par Lothar Baumgarten ; une architecture manifeste alliant ouverture et dialogue pour matérialiser la philosophie de la Fondation. Assurément moins conviviale et expérimentale (les résidences d’artistes sont remplacées par des commandes), mais plus ambitieuse et accessible, l’institution s’impose comme un acteur majeur de l’art contemporain, sous la houlette de l’intuitif et visionnaire Hervé Chandès. Trente ans plus tard, poursuivant cette quête de visibilité et d’ouverture à un public toujours plus large, elle prend donc ses quartiers au cœur de Paris.

L'un des nouveaux espaces de la Fondation Cartier imaginé par l'architecte par Jean Nouvel.

L'un des nouveaux espaces de la Fondation Cartier imaginé par l'architecte par Jean Nouvel. Photo service de presse. © Jean Nouvel / Photo © Martin Argyroglo

Une vitrine de luxe

Si la maison Cartier a toujours séparé le mécénat de ses activités commerciales, elle offre une vitrine de prestige à sa fondation en affichant son nom en lettres d’or sur la place du Palais-Royal. Le documentaire visible à l’auditorium évoque les évolutions du bâtiment et raconte en filigrane un pan de l’histoire de Paris : construit pour ­l’Exposition universelle de 1855, il abritait à l’origine le luxueux Grand Hôtel du Louvre, avant d’être entièrement dévolu aux Grands Magasins du Louvre en 1887.

Un siècle plus tard, les ombrelles, jouets, corsages et cravates, régulièrement dévoilés lors d’« expositions générales », cèdent la place aux œuvres d’art. 1978 marque en effet la naissance du « Louvre des Antiquaires » qui réunit durant les années fastes jusqu’à 250 marchands parmi les plus prestigieux de la place de Paris. Mais dans les années 2010, la formule ne fait plus recette et les lieux se vident inexorablement… Il est un temps question de transformer une nouvelle fois le site en centre commercial de luxe, avant que la Fondation Cartier ne décide de s’y installer.

L'un des nouveaux espaces de la Fondation Cartier imaginé par l'architecte par Jean Nouvel.

L'un des nouveaux espaces de la Fondation Cartier imaginé par l'architecte par Jean Nouvel. Photo service de presse. © Jean Nouvel / Photo © Martin Argyroglo

Un chantier pharaonique

Afin de transformer cet édifice, quintessence du chic parisien, en un écrin pour des expositions décloisonnant les pratiques et transcendant les frontières, la fondation a fait appel à Jean Nouvel, son complice de toujours (il collabore dès l’époque de Jouy-en-Josas). Âgé de 80 ans, celui qui a marqué la capitale de son empreinte avec des gestes architecturaux aussi divers et radicaux que l’Institut du monde arabe, le musée du quai Branly ou la Philharmonie s’est attelé avec enthousiasme au chantier pharaonique nécessaire pour réaménager en profondeur le sous-sol, le rez-de-chaussée et le premier étage de l’immense édifice (les étages supérieurs restent occupés par des bureaux).

Des œuvres en vitrine

À l’extérieur, la seule touche de modernité – certes moins discrète que ne le laissaient présager les vues d’architecte – réside en un auvent de verre qui protège le promeneur des intempéries côté rue Saint-Honoré. Le regard est toutefois happé par les créations contemporaines « en vitrine » avant de s’enfoncer plus avant dans les entrailles du bâtiment – actuellement, on aperçoit depuis la rue de Rivoli les peintures chatoyantes du Congolais Chéri Samba ou l’exubérant Salón de eventos de Freddy Mamani, autodidacte de l’architecture néo-andine.

Le spectaculaire Salón de eventos de Freddy Mamani (2018) est visible depuis la rue de Rivoli.

Le spectaculaire Salón de eventos de Freddy Mamani (2018) est visible depuis la rue de Rivoli. Photo service de presse. Photo © Marc Domage

Jean Nouvel fait le vide

Le Louvre des Antiquaires avait déjà partiellement démoli les structures intérieures et vitré les façades, Jean Nouvel a résolument fait le vide : « il fallait tout enlever pour que le regard traverse l’édifice en tous sens », affirme-t-il. La porosité entre intérieur et extérieur est accentuée par trois spectaculaires verrières zénithales arborées, qui apportent une échappée inattendue vers un coin de ciel et de nature.

Réinventer le musée

L’architecte ne prône ni le clivage ni la rupture. Si le contraste entre l’enveloppe historique et l’intérieur, dominé par le gris anthracite et le blanc, frappe d’emblée le visiteur, il retrouve en divers endroits la pierre blonde de Saint-Maximin caractéristique de l’architecture haussmannienne. Quant à la spectaculaire machinerie insérée au cœur de l’édifice – cinq plateaux d’acier mobiles –, elle incarne certes l’audace visionnaire de Jean Nouvel, mais elle fait aussi écho à la « mécanisation » en marche dans la seconde moitié du XIXe siècle et s’inscrit dans la lignée d’architectures modulaires qui ont fait date à Paris, comme le pavillon l’Esprit nouveau de Le Corbusier (1925) ou le Centre Pompidou de Richard Rogers et Renzo Piano (1971).

Les œuvres d’Alessandro Mendini, Peter Halley, Bodys Isek Kingelez et Junya Ishigami ont investi la plateforme 1.

Les œuvres d’Alessandro Mendini, Peter Halley, Bodys Isek Kingelez et Junya Ishigami ont investi la plateforme 1. Photo service de presse. Photo © Marc Domage

Alternance de galeries, de recoins, de fosses noyées d’ombre et de lumineux espaces ouverts sur la ville, le lieu que l’on découvre actuellement n’est que l’une des nombreuses configurations offertes par ce « super-théâtre » éminemment modulable de 6 500 m2 (contre 1 200 m2 boulevard Raspail). Artistes et commissaires d’expositions pourront donc s’en donner à cœur joie, mais il leur faudra tout de même se familiariser avec ce système de monstration mouvant et inhabituel.

« Œuvres emblématiques et fragments d’expositions »

Intitulée « Exposition générale », un clin d’œil aux Grands Magasins du Louvre, la manifestation inaugurale rassemble pas moins de 600 œuvres sélectionnées parmi les 4 500 acquises par la Fondation. Cette grande célébration revient sur quatre décennies d’audace et nous invite à (re)plonger dans quelques-unes des 150 expositions personnelles ou thématiques organisées à Jouy puis à Paris. L’objectif affiché ? Réunir des « œuvres emblématiques et fragments d’expositions » autour des quatre lignes de force qui font toute la singularité des collections : architecture, gestes et matériaux, sciences, écologie et mondes vivants.

Vue de l’ « Exposition générale », maquette architecturale de Junya Ishigami, installation de Luis Zerbini, xylographie de Santídio Pereira.

Vue de l’ « Exposition générale », maquette architecturale de Junya Ishigami, installation de Luis Zerbini, xylographie de Santídio Pereira. Photo service de presse. Photo © Marc Domage

Un parcours libre et ouvert

Sous la houlette de Béatrice Grenier et Grazia Quarni, le parcours résolument libre et ouvert rassemble une centaine d’artistes sur les 500 que comptent les collections. Au gré de cette foisonnante exposition, de féconds dialogues s’instaurent entre designers (Marc Newson), architectes (Andrea Branzi), céramistes (Virgil Ortiz), plasticiens (Annette Messager), vidéastes (Bill Viola), artistes textiles (Olga de Amaral), peintres (Sally Gabori) et sculpteurs (Ron Mueck). Et si l’on observe que Français et Américains sont en bonne place dans les collections (citons Fabrice Hyber, Jean-Michel Othoniel, David Lynch, Sarah Sze ou Patti Smith), l’on mesure aussi que la Fondation s’est très tôt distinguée en conviant des artistes de tous horizons.

Des incursions dans des domaines singuliers

Dès les années 1990 en effet, sous l’impulsion d’Hervé Chandès, elle a donné une visibilité inédite à des peuples autochtones d’Amérique du Sud notamment, avant d’oser des incursions dans des domaines singuliers, grâce à des expositions comme « Mathématiques, un dépaysement soudain », « Le Grand Orchestre des animaux » ou encore « Nous les arbres » ; autant de pas de côté qui ont contribué à forger son identité.

Aujourd’hui, l’une de ses missions premières est assurément de « montrer l’image d’une planète qui n’est plus dominée ni par l’Occident, ni par une vision anthropocentrique ». Le temps des pionniers est bien loin sans doute, mais « l’esprit Cartier » demeure.

« Ouverture générale du nouveau lieu. Exposition générale de la collection », jusqu’au 23 août 2026 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2 place du Palais-Royal, 75001 Paris. Tél. 01 70 65 47 00. www.fondationcartier.com

À lire : Exposition générale, Éditions Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, 364 p., 55 €.
La Fondation Cartier pour l’art contemporain par Jean Nouvel, 2, place du Palais-Royal, Paris, Éditions Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, 216 p., 49 €.