Le livre de la semaine : Delacroix à l’Assemblée nationale

Détail du décor d'Eugène Delacroix dans le livre des éditions Hazan : Delacroix à l’Assemblée nationale. Photo service de presse. Photo A. Tézenas
La restauration du décor de la bibliothèque de l’Assemblée nationale (qui fait elle-même suite à celle du décor du « salon Delacroix ») justifiait bien un livre. Celui-ci vient rappeler que l’auteur de La liberté guidant le peuple fut aussi un peintre décorateur majeur, inscrit dans le sillage de ses grands devanciers de la Renaissance et de l’âge baroque.
D’un accès non pas impossible pour le citoyen, mais réclamant un peu de patience et de la méthode, les décors commandés à Eugène Delacroix (1798-1863) pour le Palais-Bourbon sont demeurés une part méconnue de l’ample production du chef de file des romantiques en peinture. En 1833, Adolphe Thiers, alors ministre de l’Intérieur, fit un choix audacieux en confiant à ce trentenaire dont émanait un parfum de soufre le décor du salon du Roi (aujourd’hui salon Delacroix). L’auteur scandaleux de La Mort de Sardanapale était alors fort controversé. En outre, il n’avait guère eu l’occasion de s’imposer dans le domaine du décor monumental qui, sevré de commandes publiques, était à peu près languissant en France.

Présentation de l'hémicycle d'Orphée décoré par Eugène Delacroix dans le livre des éditions Hazan : Delacroix à l’Assemblée nationale. Photo service de presse. Photo A. Tézenas
Une série de compositions allégoriques
Pour cette « salle du trône » destinée à accueillir Louis-Philippe, monarque constitutionnel (à l’occasion notamment du discours ouvrant chaque session à la Chambre), Delacroix élabora une série de compositions allégoriques – frises et plafond à caissons – illustrant les thèmes régaliens ou « nourriciers » de la justice, de l’industrie, de la guerre et de l’agriculture. Formant le soutien fictif de ces frises et du plafond, un ensemble de pilastres en grisaille et d’ornements – sur le thème principalement des fleuves de France et des mers qui la bordent, allégoriquement « incarnés » – fut aussi exécuté par des spécialistes sous l’œil vigilant du maître. Achevé en 1837 (en 1838 dans les faits, l’artiste ayant peaufiné son œuvre), le décor du salon quadrangulaire fut une incontestable réussite. Sans s’être jamais rendu en Italie (et sans pratiquer la fresque), Delacroix se montrait le digne héritier des grands fresquistes de la Renaissance.

Détail du décor d'Eugène Delacroix dans la bibliothèque de l'Assemblée nationale. Photo service de presse. Photo A. Tézenas
Le décor ambitieux de la bibliothèque
Livrée par l’architecte Jules de Joly en 1834, la vaste bibliothèque de la Chambre des députés (une nef de 42 mètres de long, 10 de large et 12 de haut) allait réclamer du peintre décorateur un engagement encore supérieur et près de huit ans de labeur de la fin 1840 (ou du début 1841) à 1848. Delacroix et ses collaborateurs, en particulier Louis de Planet et Gustave Lassalle-Bordes (comme aux XVIe et XVIIe siècles, le grand décor nécessitait immanquablement la mobilisation d’un atelier), sans oublier Frédéric Villot qui œuvra à la définition du programme avec une surprenante liberté de manœuvre1, projetèrent un décor grandiose dans un espace compliqué formé de cinq coupoles avec quatre pendentifs par coupole et de deux hémicycles, équivalents profanes des culs-de-four des églises. Écartant tout sujet de la vie moderne, Delacroix, ce « classique » incompris, requit la Bible, la mythologie et l’histoire ancienne pour exalter l’essor (parfois contrarié) du savoir et de la civilisation en Occident. Éclectique, le résultat, où s’insinuait le souvenir d’un Orient entrevu au cours du séjour marocain de l’artiste en 1832, se révéla, à nouveau, éblouissant.

Le décor d'Eugène Delacroix dans la bibliothèque de l'Assemblée nationale. Photo service de presse. Photo A. Tézenas
Deux restaurations et un livre
Témoignant d’un soin éditorial appréciable, le présent ouvrage donne à comprendre et à voir à la fois le décor du salon Delacroix restauré dans les années 1990 et celui de la bibliothèque qui vient de bénéficier du même traitement en 2024. L’introduction, due à l’un des meilleurs spécialistes du peintre, Barthélémy Jobert, éclaire les processus de création en les replaçant dans leur époque, précise la place – cruciale – de ces décors dans l’œuvre de Delacroix, établit la signification des compositions. Quant aux abondantes photographies (vues d’ensemble et détails) d’Ambroise Tézenas, elles rendent justice à ce coloriste de race qui sut synthétiser, avec une rare autorité, l’exemple des grands vénitiens (Titien, Véronèse, Tintoret), de Carrache et de Rubens tout en semblant s’enraciner parfois dans le souvenir du décor français (Fontainebleau et celui du Grand Siècle). Ces clichés ménagent aussi quelques surprises. En véritable coloriste, Delacroix appréhende certes ses sujets en grandes masses colorées vibrantes, mais il les ponctue d’une infinité de détails peu visibles à l’œil nu (a fortiori avant les campagnes de restauration) d’une délicatesse, d’une préciosité qui étonnent et enchantent.

1 Il est assez surprenant que Delacroix et Villot n’aient, apparemment, pas été placés sous tutelle étatique dans la définition du programme, tant pour le salon que pour la bibliothèque.
Barthélémy Jobert (texte) et Ambroise Tézenas (photographies), Delacroix à l’Assemblée nationale, éd. Hazan, septembre 2025, 195 p., nombreuses illustrations, 45 €





