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Un objet à la loupe : aux prémices d’une archéologie de sauvetage à Rouen

Fragment de céramique sigillée, mis au jour en juin 1862, place du Vieux-Marché à Rouen. Inv 1666.1 (D), musée des Antiquités de Rouen.

Fragment de céramique sigillée, mis au jour en juin 1862, place du Vieux-Marché à Rouen. Inv 1666.1 (D), musée des Antiquités de Rouen. © Yohann Deslandes, Métropole de Rouen Normandie

À l’occasion de sa fermeture pour restauration, le musée des Antiquités de Rouen est l’invité du musée d’Archéologie nationale. Trois objets « ambassadeurs » issus de ses collections illustrent l’apport d’un amateur peu connu mais qui a beaucoup œuvré pour la redécouverte du passé de Rouen : Jacques‑Michel Thaurin (1814‑1870). Contemporain de l’érudit normand l’abbé Cochet (1812‑1875), ce curieux fait figure de pionnier de l’archéologie de sauvetage en milieu urbain, à l’image de Théodore Vacquer (1824‑1899) pour la ville de Paris.

Le XIXe siècle constitue pour Rouen une période de transformations urbaines, auxquelles elle doit son visage actuel. De grands travaux marquent profondément la ville, tels que les percements de la rue Impériale (rue de la République), de la rue de l’Impératrice (rue Jeanne-d’Arc), ou encore de la rue de l’Hôtel-de-Ville (rue Jean-Lecanuet) et de la rue d’Amiens.

L’opportunité des grands travaux du XIXe siècle

Ces aménagements mettent au jour les premiers vestiges du passé gallo-romain de Rotomagus (Rouen). Effectués rapidement, ils donnent lieu au démantèlement de nombreuses maisons et édifices religieux. Face à ces destructions et mutilations, les érudits locaux entreprennent un travail de recensement, mais aussi de collecte des monuments anciens. Dans ce contexte, un pharmacien, Jacques-Michel Thaurin, s’engage dès 1853 en tant que rédacteur au Journal de Rouen, afin d’y relayer auprès du public, tout en les collectant, les découvertes que les ouvriers font apparaître chaque jour sous leurs coups de pioche.

13 000 pièces collectées au bord des tranchées

Pour se rapprocher des sociétés savantes, qui concentrent l’intégralité des travaux dans le domaine, J.-M. Thaurin en devient parallèlement bibliothécaire-archiviste et secrétaire à partir de 1856. Dans son logement de fonction de l’hôtel des Sociétés savantes, il expose son « Musée spécial des antiquités de Rotomagus », constitué d’environ 13 000 pièces, issues pour l’essentiel de collectes effectuées au bord des tranchées. Sa collection, acquise par le département de la Seine-Inférieure en 1873, trois ans après sa mort, dote le musée des Antiquités d’un fonds exceptionnel d’archéologie locale.

« Cette collection a un caractère particulier ; c’est qu’elle est essentiellement rouennaise, étant sortie à peu près exclusivement des entrailles de cette ville. C’est l’histoire de Rouen avec la physionomie de ses différentes civilisations envisagées surtout au point de vue de l’art, du commerce et de l’industrie. »

Rapport de l’abbé Cochet du 19 août 1872 au préfet sur la collection Thaurin. Archives départementales de la Seine-Maritime, cote 4 T 228.

Une statuette de Mercure sous la place des Carmes

La statuette de Mercure constitue sans doute l’une des premières trouvailles de J.-M. Thaurin. Elle est mise au jour le jeudi 5 septembre 1839, lors de travaux près de la place des Carmes, site de découverte de la fortification antique. L’amateur, qui l’étudie avec soin, est fasciné par la grâce et la qualité d’exécution de cette sculpture en bronze. Coulée en fonte pleine, elle montre un jeune homme debout, imberbe, la tête coiffée de deux ailettes et le visage légèrement tourné vers la droite. Il est vêtu d’un manteau court (chlamyde) retenu sur l’épaule droite par une fibule ronde et porte une bourse à la main droite, attribut l’identifiant au dieu du Commerce et des Voyageurs. Sa main gauche devait quant à elle tenir un caducée. Le socle hexagonal sur lequel repose Mercure est également remarquable, avec sa base et son couronnement ornés de perles, d’oves et de cercles.

Statuette de Mercure en alliage cuivreux. Inv. 788, musée des Antiquités de Rouen.

Statuette de Mercure en alliage cuivreux. Inv. 788, musée des Antiquités de Rouen. © Yohann Deslandes, Métropole de Rouen Normandie

Des débris de toutes sortes

Cette statuette s’insère dans une série de représentations de Mercure portant la chlamyde, dont un exemple est notamment conservé au musée des Beaux-Arts de Lyon. Peut-être importée d’Italie, elle a probablement été fabriquée au Ier siècle de notre ère d’après un original grec du Ve ou IVe siècle avant notre ère. D’un intérêt certain, elle est achetée dès 1853 par le musée des Antiquités. Cette belle pièce fait figure d’exception dans la collection de Thaurin, qui retire essentiellement du sol rouennais des débris de toutes sortes. La couleur rouge et brillante des tessons de céramique sigillée attire ainsi particulièrement l’œil du collectionneur, comme en témoigne le fragment de bol provenant de la place du Vieux-Marché.

Des étiquettes qui en disent long

Ce tesson, qu’il reconnaît comme une production romaine, révèle par ailleurs la méthode du collectionneur. Consignant de manière systématique à l’encre de Chine sur une étiquette accolée à l’objet la date, la localisation et les circonstances de « fouille », il rassemble toujours autour de ses découvertes une riche documentation acquise sur le terrain (plans, notes et croquis). Avec la poterie, les trouvailles monétaires n’échappent pas non plus à son attention, tant et si bien que l’ensemble des données recueillies constitue aujourd’hui un irremplaçable instrument de travail, qui contribue à donner plus d’épaisseur à l’histoire économique de la ville antique.

Une veille constante et efficace

Il faut dire que J.-M. Thaurin mène une veille constante de tous les travaux réalisés dans le centre-ville de Rouen et qu’il entretient des relations avec les ouvriers, les entrepreneurs et les propriétaires de maisons afin d’être alerté en cas de découvertes fortuites. Dans le Journal de Rouen, il dresse des comptes-rendus des sites gallo-romains mis au jour, prenant en considération les différents niveaux d’occupation, comme le montre le prélèvement de « sol antique de Rouen ». Il s’attache en effet à décrire des structures et à détailler l’ensemble des objets prélevés dans chaque couche en indiquant leur disposition et la profondeur à laquelle ils ont été retrouvés. La qualité de ses descriptions a permis de localiser une grande partie de ses découvertes et participe largement à notre connaissance actuelle du Rouen antique.

Prélèvement du sol antique de Rouen en 1859 par J.‑M. Thaurin, entre la rue des Carmes et la rue aux Juifs à Rouen. Inv. 1734.8.2 (D), musée des Antiquités de Rouen.

Prélèvement du sol antique de Rouen en 1859 par J.‑M. Thaurin, entre la rue des Carmes et la rue aux Juifs à Rouen. Inv. 1734.8.2 (D), musée des Antiquités de Rouen. © Yohann Deslandes, Métropole de Rouen Normandie