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Le grand art de l’estampage au musée Cernuschi

Vase Ding (détail), dynastie des Zhou de l’Ouest (1046-771 avant notre ère). Bronze. Musée Cernuschi, M.C. 631, legs Henri Cernuschi, 1896.

Vase Ding (détail), dynastie des Zhou de l’Ouest (1046-771 avant notre ère). Bronze. Musée Cernuschi, M.C. 631, legs Henri Cernuschi, 1896. © Musée Cernuschi

Comme en Europe à la même époque, les lettrés chinois s’intéressent, entre le XVIIIe et le XXe siècle, aux vestiges de leur passé. Une science éclot alors, le jinshixue, se dédiant tout entière aux inscriptions sur métal et sur pierre. Et c’est grâce à l’art de l’estampage, qui affecte toutes les créations artistiques de ces époques, qu’elle s’épanouit. La nouvelle exposition du musée Cernuschi le démontre brillamment.

Tout commence sous la dynastie des Qing (1644-1912), et notamment au XVIIIe siècle, quand la politique culturelle impériale suscite de vastes projets scientifiques et encyclopédiques.

Un développement exceptionnel de l’épigraphie

Née sous les Song au XIe siècle, l’épigraphie (jinshixue) connaît alors un développement exceptionnel, soutenu par la pratique de l’estampage. Cette dernière ne cesse alors de se perfectionner et s’étend progressivement des inscriptions antiques (de plus en plus conséquentes) aux images et objets – tels ces fascinants vases rituels en bronze de la période des Shang (vers 1550-1050 avant notre ère) et Zhou (vers 1050- 256 avant notre ère). Rapidement, le jinshixue élargit son horizon en se penchant sur les miroirs, armes, tuiles ou encore briques, et en repoussant les frontières chronologiques, incluant désormais les périodes Han (226 avant – 220 de notre ère), Tang (618-907) et même Song (960-1279). De volumineux catalogues paraissent, reflets de ces nouvelles ambitions historiques.

Liuzhou (1791-1858), estampage d’un vase rituel en bronze, dynastie Qing (1644-1912), milieu du XIXe siècle. Encre sur papier. Musée provincial du Zhejiang.

Liuzhou (1791-1858), estampage d’un vase rituel en bronze, dynastie Qing (1644-1912), milieu du XIXe siècle. Encre sur papier. Musée provincial du Zhejiang. © DR

Une esthétique de l’empreinte

Il n’en reste pas moins que ces véritables estampages en trois dimensions constituent une révolution (à l’heure même de l’invention de la photographie) non seulement pour étudier les inscriptions, les diffuser (voire témoigner d’œuvres aujourd’hui disparues) mais aussi car ils infusent dans la société et influencent toute la production artistique. Parmi les virtuoses de cette technique, citons Liuzhou (1791-1858), un moine bouddhiste aux nombreux talents (et sorte de fil rouge de l’exposition), salué par ses pairs pour ses créations extraordinaires – dont un fabuleux Baisuitu [Image de la longévité centenaire], composé de 90 objets estampés. En transmettant l’image d’un passé oublié, ces impressions inspirent les arts contemporains dont la calligraphie, art par excellence dans la culture chinoise, qui voit au XIXe siècle un renversement de ses pratiques et de ses valeurs esthétiques sous l’influence du jinshixue, ou encore la peinture, avec notamment l’introduction dans la surface picturale de l’empreinte de témoignages antiques, ou enfin les bapo, trompe-l’œil composés de fragments contemporains.

He Shaoji (1799-1873), copie de la Stèle de Zheng Gu de style chancellerie, dynastie Qing (1644-1912). Encre sur papier. Musée Provincial du Zhejiang.

He Shaoji (1799-1873), copie de la Stèle de Zheng Gu de style chancellerie, dynastie Qing (1644-1912). Encre sur papier. Musée Provincial du Zhejiang. © DR

Échanges et circulations des savoirs épigraphiques

Ce dense et beau parcours se clôt sur le temps des échanges et de la circulation des savoirs épigraphiques quand Duanfang, voyageur et collectionneur chinois, rapporte des estampages de stèles égyptiennes ou quand Édouard Chavannes (1865- 1918), sinologue précoce, réalise ses propres estampages à destination du public occidental. Ce panorama ne saurait être complet sans la mention de la dernière grande découverte de l’épigraphie chinoise à la toute fin du XIXe siècle (1899), des inscriptions sur des matériaux inattendus comme les os et les carapaces de tortue, utilisés lors de rites divinatoires… De l’art de lire les empreintes du passé.

« Chine, empreintes du passé. Découverte de l’Antiquité et renouveau des arts, 1786-1955 », jusqu’au 15 mars 2026 au musée Cernuschi, musée des arts de l’Asie de la Ville de Paris, 7 avenue de Vélasquez, 75008 Paris. Tél. 01 53 96 21 50. www.cernuschi.paris.fr

Catalogue, éditions Paris Musées, 104 p., 25 €.