Un chef-d’œuvre à la loupe : Fête familiale de John Singer Sargent

John S. Sargent, Fête familiale,dit aussi La Fête d’anniversaire (détail), vers 1885 (?). Huile sur toile, 61 x 73,7 cm. Minneapolis, Minneapolis Institute of Art, fondsEthel Morrison Van Derlip et fonds John R. Van Derlip. Photo service de presse. Courtesy of Minneapolis Institute of Art
Le sujet d’une platitude parfaite – le collègue et ami de Sargent Albert Besnard et sa femme, Charlotte, célébrant l’anniversaire de leur fils, Robert – contraste avec l’audace de ce nouveau morceau de bravoure pictural, actuellement exposé au musée d’Orsay.
L’histoire de l’art peut être fort prosaïque dans ses méthodes. Le décompte des bougies – six ? – a conduit à situer ce tableau en 1887, Robert Besnard étant né en 1881. La peinture n’est pas (Dieu merci !) la photographie, et Sargent se soucia peu d’être précis. Une série de gravures représentant l’enfant réalisée par son père avant 1886 (l’aspect poupin du modèle aussi…) incite à valider le témoignage d’Albert Besnard (1849-1934) qui affirma, bien plus tard, que Sargent avait peint l’œuvre en 18851. Charlotte Besnard aurait été enceinte alors, ce qui pourrait expliquer l’éminence de sa présence maternelle, « matronesque », ici.
« Le milieu “artiste” représenté autorisait des audaces qui auraient, ailleurs, suscité l’incompréhension. »
Une scène contemporaine
On constate, dans l’art de Sargent, une délimitation floue entre le portrait et ce que l’on qualifiera de scène de la vie domestique. Ici, un anniversaire intime sert de prétexte à un tableau qui s’émancipe des normes du portrait bourgeois (les traits de deux des modèles sont enregistrés de manière sommaire) pour s’engager vers la représentation d’une scène contemporaine. Cette dernière passe, elle aussi, au second plan par rapport au véritable objectif visé ici : produire un morceau de peinture expérimental inscrit dans ce que l’art pictural avait de plus avancé alors. Le milieu « artiste » représenté autorisait des audaces qui auraient, ailleurs, suscité l’incompréhension. De la même génération que Sargent, offrant un profil semblable au sien, Besnard était un excellent peintre-graveur, et sa femme avait pour père le sculpteur Vital-Dubray.

John S. Sargent, Fête familiale, dit aussi La Fête d’anniversaire, vers 1885 (?). Huile sur toile, 61 x 73,7 cm. Minneapolis, Minneapolis Institute of Art. Photo service de presse. Courtesy of Minneapolis Institute of Art
Un « portrait de genre »
Évoquant Manet, les historiens ont souligné ici la modernité du cadrage qui tronque le côté droit de la composition et bouscule la continuité des plans. Quant aux effets des multiples sources de lumière artificielle, traités en virtuose, ils ont été rapprochés des travaux d’un Degas ou de Besnard lui-même qui exposa avec Sargent à la galerie Petit en 1885. La radicalité du coloris (admirable opposition du rouge sonore dominant, du noir opaque et d’un bleu translucide), la singularité des choix (le peintre, notamment, isole la silhouette graphique, presque menaçante, du père de famille) lui reviennent en propre. L’« étrangeté » de Sargent fut l’un des poncifs de la critique des années 1880. Elle unit effectivement les « portraits de genre » produits au milieu de la décennie : Robert Louis Stevenson et sa femme (1885, Bentonville, Crystal Bridges Museum of American Art), Le Verre de porto (1884, San Francisco, Fine Arts Museums) ainsi que celui-ci. On y relève un trait commun : l’incommunicabilité des êtres qui, réunis, ne paraissent pourtant jamais être ensemble.
1 Besnard troqua le tableau avec Sargent contre l’une de ses compositions : Remords (lettre de l’artiste français, 26 mars 1928, publiée dans L’Art et les artistes, 1928, p. 283-284).
« John Singer Sargent. Éblouir Paris » du 23 septembre 2025 au 12 janvier 2026 au musée d’Orsay, Esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris. Tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr
À lire : catalogue de l’exposition, coédition musée d’Orsay / Gallimard, 256 p., 140 ill., 45 €
Dossiers de l’Art n°331, éditions Faton, 80 p., 11 €. À commander sur www.faton.fr





