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Sheila Hicks et Monique Lévi-Strauss tissent du lien au musée du quai Branly 

Vue de l'exposition "Le fil voyageur raconté par Sheila Hicks et Monique Lévi-Strauss" au musée du quai Branly – Jacques Chirac.

Vue de l'exposition "Le fil voyageur raconté par Sheila Hicks et Monique Lévi-Strauss" au musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo service de presse. © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Léo Delafontaine © Adagp, Paris, 2026

Le musée du quai Branly – Jacques Chirac propose au public un dialogue entre une vingtaine de textiles traditionnels d’Amérique latine issus de ses collections et le travail de l’artiste américaine Sheila Hicks, le tout sous le regard de Monique Lévi-Strauss, historienne du textile.

Encore aujourd’hui, les arts du fil sont vus par la société avant tout comme un loisir, comme une pratique féminine et artisanale, voire domestique. Pourtant, de grandes figures ont su s’emparer de ces techniques – couture, tissage, broderie, etc. – pour faire entrer le textile dans le domaine de l’art au sens noble du terme. Parmi elles, Sheila Hicks (née en 1934) fait figure de pionnière.

Fragment de tissu décoré d’un être mythique, 800 avant notre ère – 200 de notre ère. Coton (?) brodé de laines multicolores, 13 x 24 x 0,5 cm. Paris, musée du quai Branly – Jacques Chirac.

Fragment de tissu décoré d’un être mythique, 800 avant notre ère – 200 de notre ère. Coton (?) brodé de laines multicolores, 13 x 24 x 0,5 cm. Paris, musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo service de presse. © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Pauline Guyon

La rencontre avec le textile

Née en 1934 aux États-Unis, Sheila Hicks étudie d’abord la peinture à Yale avant de se tourner vers l’univers des textiles précolombiens, qu’elle découvre alors, notamment à travers la lecture de l’ouvrage de l’ethnologue Raoul d’Harcourt, Textiles anciens du Pérou et leurs techniques. En 1957, elle se rend pour la première fois en Amérique du Sud, dont elle parcourra au fil du temps tous les pays, à l’exception du Paraguay. Fascinée par la beauté des tissus locaux, fabriqués grâce à des outils rudimentaires, elle acquiert de nouvelles connaissances auprès des artisans.

Les années mexicaines

Lors de ses années au Mexique, où elle enseigne la couleur et le design à l’université de Mexico, elle commence à créer les Minimes. Ces œuvres de petit format sont d’abord conçues comme des études techniques inspirées par les tissages préhispaniques et deviennent bientôt des expérimentations esthétiques, une sorte de carnet de voyage où les matières et les couleurs se mêlent afin de montrer toute la diversité visuelle permise par le textile. La plupart de ces « Peintures de laine », comme les appelle l’artiste, sont réalisées selon la technique de tissage dite « à quatre lisières », ayant cours partout dans les Andes et qui a la particularité de ne présenter ni début, ni fin, les quatre côtés de la pièce formant une bordure.

Manto (?) (fragment), 200 – 600 de notre ère. Laine ; chaîne et trame discontinues, 94,4 x 81,4 x 2,8 cm. Paris, musée du quai Branly – Jacques Chirac.

Manto (?) (fragment), 200 – 600 de notre ère. Laine ; chaîne et trame discontinues, 94,4 x 81,4 x 2,8 cm. Paris, musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo service de presse. © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Claude Germain

Une amitié décisive

En 1964, Sheila Hicks s’installe définitivement à Paris. Quelques années plus tard, elle rencontre Monique Lévi-Strauss (née en 1926), sociologue spécialiste des textiles extra-européens et des châles en cachemire, qu’elle collectionne avec passion. Les deux femmes partagent un intérêt aussi bien pour les questions techniques que pour la poésie de l’art textile. Débute alors une grande histoire d’amitié, qui se traduit notamment, dès 1973, par la rédaction, par Monique Lévi-Strauss, d’une biographie de Sheila Hicks, qui souhaite alors faire comprendre sa démarche et son savoir-faire aux architectes. 

Textile et architecture

Sheila Hicks ne considère absolument pas l’art textile comme un art marginal ou une pratique artisanale, mais l’envisage plutôt au croisement du design, de l’architecture et de la sculpture. Elle rejoint en cela la conception de nombreuses civilisations andines, dans lesquelles le tissu dépasse le simple ornement pour contribuer à organiser l’espace et pour devenir une forme d’architecture. C’est dans cet esprit que l’artiste donne naissance à des pièces de grandes dimensions, à l’image de La Mer, grande cascade de raphia bleu qui ouvre le parcours de l’exposition, ou de l’œuvre intitulée The Soft Side of my Nature, qui forme un mur textile aux couleurs chatoyantes.

​​Sheila Hicks interprète à sa manière une technique traditionnelle des Mapuches du Chili et donne ainsi naissance à une œuvre sculpturale, dans laquelle les ligatures créent un intéressant contraste coloré.

Sheila Hicks interprète à sa manière une technique traditionnelle des Mapuches du Chili et donne ainsi naissance à une œuvre sculpturale, dans laquelle les ligatures créent un intéressant contraste coloré. Photo service de presse. © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Léo Delafontaine © Adagp, Paris, 2026

Faire parler le fil

Sheila Hicks envisage le fil comme un langage : une fois tissé, tressé, noué, torsadé, ligaturé, pour former de petites pièces ou bien des œuvres monumentales, il devient porteur de sens. Loin de n’être qu’un plaisir pour les yeux – ce qu’il est assurément –, le textile se charge de significations plus profondes. Ainsi, dans plusieurs civilisations préhispaniques, la technique du nouage constitue à la fois un outil de calcul, un support de mémoire et une forme de langage codé, qui permet d’enregistrer et de transmettre des informations. C’est cet art du lien qui a su séduire Sheila Hicks qui, à son tour, à travers ses créations, tente de lier passé et présent, procédés traditionnels issus des cultures d’Amérique latine et pratique artistique contemporaine, pour notre plus grand plaisir.

« Le fil voyageur raconté par Sheila Hicks et Monique Lévi-Strauss », jusqu’au 8 mars 2026, musée du quai Branly – Jacques Chirac, 37 quai Branly, 75007 Paris. Tél. 01 56 61 70 00. www.quaibranly.fr